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Moyen Orient et Monde

Obama le pragmatique

12/06/2014

Le mois dernier, dans son discours aux jeunes diplômés de l'Académie militaire américaine de West Point, le président Barack Obama a expliqué considérer que certaines des erreurs les plus coûteuses de l'Amérique depuis la Seconde Guerre mondiale avaient résidé non pas dans une démarche de retenue, mais bien dans une « volonté de se précipiter dans un certain nombre d'aventures militaires sans avoir réfléchi aux conséquences ». Bien qu'il soit possible qu'Obama ait raison, ce discours a dans l'ensemble échoué à apaiser les critiques qui l'accusent de passivité et de faiblesse, notamment concernant la Syrie et l'Ukraine.
Cette frustration découle en partie du caractère trop ambitieux des objectifs fixés par Obama dans ses discours des premières heures, qui avaient suscité l'enthousiasme des électeurs au travers de la promesse d'une transformation systémique. Or, contrairement à la plupart des candidats, Obama a maintenu ce discours de changement même après s'être garanti la victoire dans sa campagne de 2008. Au cours de sa première année de mandat, plusieurs de ses allocations sont allées jusqu'à élever encore plus haut la barre des espérances, fixant en effet l'objectif d'un monde libéré des armes nucléaires, promettant de refaçonner l'approche américaine au Moyen-Orient et s'engageant à « orienter l'histoire en direction de la justice ».
On dit souvent que les responsables démocratiques font campagne en utilisant la poésie et gouvernent en prose. Il ne s'agit pas cependant d'affirmer qu'Obama aurait manqué de sincérité dans la formulation de ses objectifs. Sa vision n'a tout simplement pas pu opérer face à une réalité du monde récalcitrante et difficile ; le président ayant ainsi été contraint de s'adapter. Un an à peine après avoir pris ses fonctions, celui qui avait promis de gouverner en direction du changement était d'ores et déjà devenu un leader de la « transigeance » – pragmatique jusqu'à l'excès. Or, malgré les critiques de ses détracteurs, cette évolution demeure positive.
En promouvant l'usage de la force uniquement en cas de menace pour les intérêts vitaux de l'Amérique, et en réfutant les prévisions pessimistes du déclin national, Obama – contrairement à son prédécesseur, George W. Bush – s'est appuyé plus lourdement sur la diplomatie que sur les armes. Ainsi, ses détracteurs l'ont-ils accusé d'échouer à promouvoir les valeurs de l'Amérique et de s'être replié dans l'isolement.
Or, il ne faut pas confondre retenue et isolationnisme. Personne n'accusa le président Dwight Eisenhower d'isolationnisme lorsqu'il reconnut l'impasse de la guerre de Corée, lorsqu'il refusa d'intervenir à Dien Bien Phu, lorsqu'il rejeta les recommandations du haut commandement militaire concernant les îles entourant Taïwan, quand il resta spectateur au moment de l'invasion de la Hongrie par l'Armée rouge, ou encore lorsqu'il refusa d'appuyer ses alliés dans la crise du canal de Suez. Parmi ceux qui aujourd'hui reprochent à Obama la modération de sa réponse face à la récente annexion d'un territoire ukrainien par le président russe Vladimir Poutine, aucun n'accusa pourtant George W. Bush d'isolationnisme dans sa faible réaction face à l'invasion de la Géorgie par Poutine en 2008.
En réalité, la réponse d'Obama face à l'agression russe en Ukraine est le reflet de sa vision à long terme. En effet, bien que Poutine ait pris possession de la Crimée, le président russe a perdu accès à plusieurs des ressources dont il aurait besoin pour atteindre son objectif de résurrection de l'ancienne gloire de la Russie en tant que grande puissance – remobilisant par ailleurs le dynamisme de l'OTAN.
L'efficacité des politiques étrangères exige la compréhension non seulement des systèmes internationaux et transnationaux, mais également des complexités de la politique intérieure de pays divers. Elle exige également que l'on admette pleinement la difficulté attachée au fait de « bâtir des nations, » et notamment au lendemain de révolutions – un processus qu'il convient de projeter sur plusieurs décennies, et pas simplement en années. En 1789, combien à Paris auraient pu prévoir qu'un Corse conduirait les armées françaises jusqu'aux rives du Nil quelque dix ans plus tard. Quant aux ingérences étrangères dans la Révolution française, elles ne firent que contribuer à la ferveur d'un tel nationalisme.
Dans un contexte aussi complexe et incertain, la prudence est de rigueur, et toute action aventureuse reposant sur une vision de grandeur peut se révéler extrêmement dangereuse. C'est ce qu'oublient bien souvent les partisans d'une approche plus musclée face aux révolutions qui s'opèrent actuellement au Moyen-Orient.
Il peut naturellement s'avérer judicieux pour les dirigeants américains d'influencer un certain nombre d'événements en marge, afin de contribuer à l'épanouissement des valeurs démocratiques à long terme. En revanche, toute tentative consistant à conduire directement la marche de révolutions qu'elle ne comprendrait pas pleinement serait bel et bien une erreur, porteuse de sérieuses conséquences potentiellement négatives pour l'ensemble des parties en présence.
Reste qu'au XXe siècle, ceux des présidents américains qui ont adopté une politique étrangère de changement ne se sont révélés ni plus efficaces ni plus éthiques que les autres. Le pari misé par Woodrow Wilson autour du traité de Versailles de 1919 contribua en effet à l'isolationnisme désastreux des années 1930. Quant aux paris entrepris par John F. Kennedy et Lyndon Johnson au Vietnam, ils eurent des conséquences dévastatrices, dont un certain nombre se font encore aujourd'hui ressentir.
Plus tard, George W. Bush – dont on rappellera une formule célèbre quant à sa volonté de ne pas faire dans la « demi-mesure » – tentera de refaçonner le Moyen-Orient dans le cadre de son « combat pour la liberté. » Plus de dix ans après, les États-Unis peinent encore et toujours à s'extraire des conflits qu'ils ont initiés.
Par opposition, les erreurs commises par Obama en matière de politique étrangère n'ont eu que des répercussions modérées. Pour reprendre la métaphore du baseball utilisée par Obama lui-même, la stratégie consistant à marquer des coups simples et doubles se révèle bien souvent plus efficace que celle consistant à viser large dans l'espoir d'un home run, pour finalement perdre la partie. Au baseball, le triomphe constitue certes une perspective excitante. Mais en politique étrangère, le terme de « victoire » revêt bien davantage de complexité – et les enjeux un poids bien plus considérable.
Le président George H. W. Bush l'avait bien compris. En tant que leader transactionnel, il déclara selon une formule célèbre qu'il n'était pas partisan de quelque « principe de vision. » À l'instar d'Eisenhower, ceci ne l'empêcha pas de mener la barque américaine au travers de crises multiples et de connaître l'une des périodes les plus réussies de la politique étrangère américaine dans la seconde moitié du siècle.
Certains des reproches formulés autour du discours d'Obama sont bien entendu valables. La majeure partie de ces critiques répondent néanmoins à une politique partisane pure et simple. Pour être constructif, le débat sur la politique étrangère d'Obama devra prendre en considération l'histoire des États-Unis au XXe siècle.
En politique étrangère, comme en médecine, il incombe avant tout aux responsables d'« éviter tout dégât. » C'est ce qu'a bien compris Obama. On ne peut qu'espérer que ces critiques acerbes et malavisées dont sa politique pragmatique fait aujourd'hui l'objet ne conduiront pas son successeur à adopter à l'avenir une approche transformationnelle risquée.

© Project Syndicate, 2014.
Traduit de l'anglais par Martin Morel.

 

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