De l'avis unanime, l'âge mûr aujourd'hui, une période de la vie absolument merveilleuse, probablement la plus merveilleuse de toutes. Si merveilleuse, qu'on cherche à la retarder le plus possible. En cela, on rejoint la logique des prédicateurs d'antan qui dépeignaient l'au-delà sous des couleurs resplendissantes tout en faisant des efforts désespérés pour rester dans l'en deçà.
Pour nous travailleurs de toutes sortes, l'âge mûr est plein de charme et d'intérêt; c'est pourquoi nous prenons la plume pour vous parler un peu de nos expériences mutuelles. Par âge mûr, nous entendons la période de la vie qui se situe, de façon plus ou moins élastique selon les gens, entre quarante-cinq et soixante-cinq ans. Ce n'est pas encore tout à fait le crépuscule, et en aucun cas l'heure du coucher. Disons, par préférence, que c'est l'heure du cocktail. Nous arrivons tous à ce stade par des itinéraires différents et à des rythmes qui sont déjà inscrits dans nos chromosomes. Les humains atteignent leur apogée à des âges très variables, certains très tôt. Et j'imagine qu'alors l'âge mûr n'est qu'une longue, longue descente sur les pentes neigeuses du temps. L'athlète et la starlette s'épanouissent de très bonne heure. Pour l'homme politique, l'avocat, l'érudit, la floraison a lieu à l'arrière-saison. Le cerveau met plus de temps à se développer que le torse ou les muscles, et c'est bien regrettable. Si c'était le contraire, on saurait mieux quel parti tirer de son esprit et de son corps, ensemble ou séparément. La meilleure façon d'aborder la question de l'âge mûr est peut-être d'en distinguer les avantages des inconvénients. Ce n'est pas difficile. Les inconvénients? Je n'en vois qu'un seul – et ce n'est pas à la santé que nous faisons allusion, car on se sent aussi bien à cet âge-là qu'à tout autre, à cela près qu'on a un peu moins d'allant. Il est même fréquent qu'on se porte beaucoup mieux, parce qu'on ne se permet plus de faire autant d'excès, de sortir aussi souvent le soir, de s'en aller camper à la belle étoile.
Il est vrai aussi que l'âge mûr est la phase de la vie où toutes les erreurs, toutes les gaffes du passé nous retombent sur la tête. Mais l'on n'a pas commis que des fautes. Quelques bons grains se mêlent toujours à l'ivrale.
Non. Le seul inconvénient, c'est que l'on change physiquement. Tous les efforts du monde ne servent à rien. On se délabre chaque jour un peu plus. Les vêtements se mettent insensiblement à prendre dans tous les sens ou à rétrécir sans raison – même ceux dont on ne sert jamais.
On se rappelle s'être dit, quand cela nous est arrivé: «Ce n'est pas grave. Un petit coup de vieux, cela passera.» Naturellement, il n'en a rien été, et, tout en nous penchant sur nos propres cas, nous avons commencé à prendre un affectueux intérêt à ceux de nos amies. Et cet embonpoint qui menace, d'autant plus gênant qu'il exige de nous un combat de tous les instants... Même quand on ne grossit pas, certaines modifications apparaissent, et parmi elles celle qu'on appelait «la fusion latérale de la taille et des hanches». Quand ils en sont là, les hommes applaudissent à l'invention des bretelles, et les femmes à celle de la robe droite, sans ceinture...
Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que l'on s'affole un peu. Tant de choses nous arrivent en même temps! La situation est assez analogue à celle d'un homme qui, voyant sa maison dévaler une pente, emportée par un glissement de terrain, s'efforcerait, frénétiquement, de placer un support pour la retenir.
Passons maintenant aux avantages, et ils sont nombreux! L'âge mûr a cela de merveilleux que l'on est plus que jamais maître de mener sa barque à sa guise. Pour la première fois, on n'appartient plus ni à la catégorie des parents qui commandent ni à celle des enfants qui obéissent, et Dieu sait s'il est parfois difficile de savoir lequel des deux est le plus ennuyeux: avoir quelqu'un qui nous dit de nous moucher, ou avoir à dire à quelqu'un de se moucher. Rien n'est plus tonifiant que d'être, simplement, autonome et libre. Libre de régler son réveil à l'heure qui nous chante, de se mettre à table à l'heure qui nous convient, de déterminer, en toute indépendance, objectifs, principes et mode de vie.
Il est agréable également de posséder quelques-unes de ces connaissances qui ne s'acquièrent qu'avec les années. Ne fût-ce qu'une certaine météorologie des états d'âme. Nous arrivons en général à identifier les nôtres au moindre signe avant-coureur. Nous nous disons alors: «Encore un de ces jours où j'ai envie de me cogner la tête contre le mur! Cela passera...» Et nous savons aussi réagir avec moins de vigueur aux mouvements d'humeur des autres.
Autre satisfaction: il nous est généralement loisible de jeter par-dessus bord certains excédents de bagages mentaux, grands et petits. On dit que la distraction est une caractéristique de l'âge mûr. Il ne faut pas exagérer. Si nous voulons savoir ce que c'est que la distraction, prenez une gamine de onze ans. Elle n'a pas plus tôt quitté l'école qu'elle oublie tout. Parfois même elle rate l'autocar du collège pour rentrer. Non! Pour nous, les choses que nous oublions le plus sont celles que personne n'a la moindre envie de savoir: le nom du magasin d'où s'acheter des costumes, par exemple, ou les ennuis que les autres nous ont causés ou que nous avons causés aux autres.
Quand on est à l'âge mûr, on possède cet avantage, reposant entre tous, de savoir que bien des problèmes ne valent pas la peine qu'on s'en soucie, parce qu'ils sont vite remplacés par d'autres, souvent plus intéressants. De savoir aussi que ce que l'on baptise problème n'est parfois qu'un simple état de fait.
Enfin, on a la joie merveilleuse de savoir qu'on peut choisir, au gré de sa fantaisie, ses distractions, ses habitudes, ses lieux de divertissement, ses lectures et ses ami(e)s. Ainsi, l'on a une occasion inespérée de se créer, si ce n'est déjà fait, une personnalité qui nous soit vivable. Il y faut du temps, mais le temps, on l'a. Et voilà qui nous change agréablement de la jeunesse qui, elle, dévore le temps.

