D'aucuns ont appelé les divers printemps arabes de leurs vœux. Leurs antennes jubilaient il y a trois ans, et les points de presse étaient à l'optimisme.
On n'en est plus là depuis. Assurément non! Noam Chomski, qui saluait les insurrections de l'espoir, a dû revoir ses estimations à la baisse; il parle désormais de «work in regress». Vu le kaléidoscope des résultats, le processus dit irréversible et menant à la bonne gouvernance a fait long feu. Donc se rendre à l'évidence: le pluralisme, le parlementarisme, l'alternance au pouvoir, etc. ne sont pas le fruit d'une trajectoire linéaire ni d'un bouleversement instantané, aussi fulgurant soit-il ; ils sont plutôt le résultat d'événements imprévisibles et de longs parcours cahotants. La démocratie est une greffe qui ne semble pas avoir pris jusqu'ici chez nous. Y a-t-il pour autant incompatibilité entre notre mode d'être, notre expérience spécifique, nos idiosyncrasies et ces modèles de gouvernement importés de l'étranger?
Encore une fois, les nations arabes ont raté leur rendez-vous avec l'histoire, se lamentait métaphoriquement un déçu de nos printemps pourris. Rien de nouveau à cela. Comme d'autres pays en voie de développement, nous avons également raté notre révolution industrielle. Et notre modernisation n'a été qu'une série de ratages agrémentés de nationalisme histrionique et de socialisme révolutionnaire.
Les dernières convulsions «printanières», qui ont soudainement pris à la gorge plus d'un régime arabe, ont néanmoins posé les questions mêmes auxquelles n'avaient pas su répondre, depuis plus d'un siècle et demi, toutes les tentatives de réformes ottomanes. Ni le Hatt-i Sherif de Gulhane, ni les Tanzimat, ni l'activisme jeune-turc n'ont pu amener le progrès social dans la sphère islamo-arabe comme ils n'ont pas pu faire le bonheur des peuples en assurant leur participation aux choix nationaux. Car comment rattraper le retard pris dans la course à la prospérité sans recours à un pouvoir musclé et hiérarchisé et sans faire fi de la représentation populaire? Et surtout sans perdre son âme ou renoncer à l'authenticité orientale, valeur suprême à laquelle nous tenons entre toutes?
À la question de savoir si l'Orient est une fatalité répond la question de savoir si l'Occident est un destin. Est-ce une singularité de l'esprit européen (et désormais américain) qui a assuré sa suprématie sur les marchés économiques et dans les esprits? Certains ont cru trouver la réponse dans le donné culturel. Ils prétendent que les succès des pays du Nord sont dus à une identité «héritière de la philosophie grecque, structurée en grande partie par le droit romain et enracinée dans la pensée
judéo-chrétienne». Tout cela aurait assuré une place centrale à la personne humaine, une distinction des pouvoirs civils et religieux qui fonde la liberté de conscience et, last but not least, une dignité particulière de la femme. C'est sur la base de ces clichés qu'une candidate s'est présentée aux élections européennes qui se sont déroulées le 25 mai. Mais la candidate qui tient de tels propos doit se souvenir que les traits culturels distinctifs de la culture européenne qu'on vient d'énumérer sont des acquis récents de l'histoire du continent à laquelle elle a l'insigne honneur d'appartenir, et que ses ancêtres ne pouvaient guère s'en prévaloir sous l'Ancien Régime.
Dans son essai The East in the West, Jack Goody a remis en cause l'hypothèse courante d'après laquelle l'Occident a donné naissance à une forme particulière de rationalité, capable de réalisations concrètes. Pour cet auteur, aucune singularité de l'esprit européen n'a fondé le succès de l'Occident. Le triomphe de ce dernier n'est pas la conséquence d'un déterminisme insondable ou d'un destin irrépressible. «Contingente, temporaire, aléatoire, conjoncturelle, circonstancielle... la domination de l'Ouest ne repose pas sur un génie de l'Occident». Il faut donc se défaire de certaines représentations et par conséquent écarter les considérations basées sur les «raisons culturelles profondes». Mais le débat n'est semble-t-il pas clos pour autant. Dans un ouvrage collectif intitulé Culture matters divers auteurs ont tenté d'expliquer que certaines cultures sont plus porteuses d'esprit d'entreprise que d'autres, et cela pour prouver que des valeurs sous-jacentes spécifiques peuvent constituer des vecteurs de progrès. Curieusement, ce sont entre autres les Libanais de l'Afrique de l'Ouest qui sont donnés en exemple de réussite. Ces rapports affirmés entre politique, économie et anthropologie peuvent se révéler suspects et fonder des théories racistes en accablant certaines cultures traditionnelles tenues pour des viviers de pauvreté, d'autocratie et d'injustice. Or rien n'est immuable et les mentalités peuvent se modifier.
Mais il faut du temps, alors que le temps presse. Et il n'en reste pas moins qu'en ce moment précis de l'histoire, l'Orient arabe n'est toujours pas la patrie des droits de l'homme, et encore moins des droits de la femme. Notre Orient, assiégé géographiquement par les déserts, est une faillite frauduleuse où seul l'arbitraire des putschistes, ces liquidateurs des libertés, prévaut. N'incriminons pas notre culture, si cela nous arrange ou nous console, mais les faits sont là et ils sont têtus.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef