Une prestation alliant dénonciation et compassion, sens du détail et vigueur de grandes embardées.
Ont résonné, dans la piété et la lumière de la grande chapelle, des partitions de Chostakovitch et Mendelssohn.
Une foule nombreuse se presse. À côté de l'autel orné de boutons de roses et sous le vitrail coloré entre deux icônes saintes, trois musiciens monténégrins. Chemise claire et pantalon sombre pour le pianiste Bojan Martinovic, le violoncelliste Igor Perazic et le violoniste Miran Begic'. Un trio soudé par un jeu synchronisé et à l'indépendance juste aux frontières des deux partitions interprétées. Avec dextérité, poigne et sensibilité.
Au menu, concis et déployant une gamme de poésie et de haute voltige instrumentale, des pages de Dimitri Chostakovitch et de Félix Mendelssohn. Un mélange détonant. Aux couleurs entre feu et eau, entre cri et caresse. Entre tourmente de la nuit et tendresse de l'aube. Entre chant des morts et hommage à la vie. Tous les deux dans la bulle des vérités humaines.
Ouverture avec le « Piano trio N2 en mi mineur » en quatre mouvements de Chostakovitch. Témoin de son temps, la polyphonie de la musique du compositeur de l'Hymne à la liberté est non seulement torrentielle mais torturée et envoûtante. Admirateur de Mahler, il fait croiser dans ses notes tout un éventail des contradictions humaines dont il traque l'essence. Sur cet opus qui débute comme dans une singulière cacophonie, le ton s'affirme dans un souffle contre les horreurs de la guerre. Clavier aux accords plaqués, martelage des touches, violoncelle aux tonalités drues, archet de violon qui cravache comme un vent fou. En une phrase cyclique et élégiaque, sans pathos, la danse de la mort a les accents insoutenables des combats inutiles et des tueries atroces. Il exprime son émerveillement de la vie et sa répulsion, alliant avec des couleurs flamboyantes, dans d'immenses bouquets de notes illuminées, incendiaires, rarement effacées, joyeux optimisme et pessimisme grinçant. Une musique qui ne connaît pas les demi-teintes ou les demi-mesures. À l'image d'un être qui ne baisse jamais les bras, toujours épris de chaque jour qui se lève...
Une musique qui révèle un homme qui s'est mis tout entier dans son œuvre. Avec ses doutes, ses angoisses, ses
défaites, ses victoires. Parmi les musiciens russes, il est peut-être – et c'est pour cela qu'il nous touche tant ! – celui qui applique à la lettre la phrase du compositeur des Tableaux d'une exposition : « Je veux parler aux hommes le langage du vrai. » Et c'est cela que traduisent ces trois claviers déchaînés, parfois soumis, aux silences inquiétants, aux arpèges enflammés comme des bouches voraces crachant feu et huile bouillante.
Du Soviétique et véhément Chostakovitch on passe à l'élégance et le raffinement de Mendelssohn. On écoute le « Piano trio n1 en ré mineur », en ses quatre mouvements. Tout en touches sobres, cet opus ciselé de main d'orfèvre reste un sommet de la musique de chambre. Avec son intensité dramatique et son « scherzo » endiablé, il emporte l'auditeur vers les rives diaphanes du romantisme.
Salve d'applaudissements pour une prestation alliant dénonciation et compassion, sens du détail et vigueur de grandes embardées : c'est ce qui s'appelle un beau brin de talent ! Narration élégante, ample, aux scintillements imperceptibles pour une mélodie souple, aux ondulations légères, dansantes. Entre un staccato marqué et des pianissimi à retenir la respiration, plane un certain frémissement aérien.


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