C'est l'histoire d'une petite fille. Et de sa poupée. Au fil des années, la poupée perdait ses cheveux blonds. Des cicatrices sont apparues suite à un accident de bicyclette. Elle perdait son bras plusieurs fois par jour. Il fallait le rattacher à chaque fois. L'enfant devait y faire deux fois plus attention. Elle était frêle, elle était vieille. Pathétique. Meurtrie. Noël après Noël, anniversaire après anniversaire, les autres poupées rajeunissaient, de nouvelles options se présentaient. Désormais, elles chantaient. Elles dansaient. Du maquillage, des maisons, des vêtements. Mais tous les ans, la petite fille refusait de déballer ses nouveaux jouets. C'était avec sa poupée qu'elle allait se coucher. « C'est comme ça que ça marche quand on aime vraiment », répétait-elle.
Mon petit pays chéri, j'aurais tant aimé savoir me justifier. Comme ils le font tous si bien. Te dire que cet amour, c'est du plaqué. Ce n'est pas toi que j'aime. C'est l'habitude. Le confort. La famille. Ce n'est pas de l'amour. C'est de l'attachement. Au valet parking. À la man'ouché de chez ZwZ. Au décolleté de Haïfa Wehbé. J'aurais aimé, mais je t'aime trop pour y arriver. Ce n'est pas mami, ce n'est pas papi, ce n'est pas Faraya ni le bouncer du Sky qui me font un high-five. Le permis à ma porte le jour de mes dix-huit ans. Ma Audi. Myriam Klink dans sa (very) little pink dress. Ce n'est pas du fake. Ce n'est pas du toc. Ce n'est pas de la médiocrité. C'est de l'amour. À l'état pur. C'est platonique. C'est Roméo. C'est Titanic. Peut-être même Œdipe. De nos jours, c'est méga-tabou, l'amour. C'est pas cool. On en a honte presque. On a honte d'aimer. Que viendrait faire l'amour dans des cœurs si fiers? Aujourd'hui, on ne sait plus aimer. On refuse d'aimer. Ça demande trop de courage, l'amour. On est bourrés de complexes, de commitment issues. Ailleurs, il y a mieux. Alors, on part. Parce que s'en aller, c'est plus simple que de rester et subir. On abandonne. On se dit qu'on oubliera. On flirte. On passe la nuit. Au petit matin, on s'en va. Même plus de walk of shame. On s'en va la tête haute. Parce qu'on a fait le bon choix. Parce qu'on a été futés. Parce que tu es baisé, mon petit Liban. Parce que tu n'as plus rien à nous offrir.
Paris sera plus hard to get...
J'aurais aimé pouvoir te laisser. Nu. Gisant. Partir très loin. Si loin que j'en oublierais que je t'ai rencontré. Je pourrais partir, tu l'accepteras. Après tout, je ne suis pas responsable de toi. Personne n'est responsable de personne. Personne n'est la victime de personne. Je te ferais le coup du « it's not you it's me ». On te l'a fait et refait, tu le connais par cœur, ce jeu-là.
Mais même si je réussissais à t'abandonner, comment est-ce que je vivrais avec moi-même ? Mais quel droit j'ai de t'abandonner ? Si j'avais eu un enfant malade, l'aurais-je abandonné? Si mon père est amnésique, je l'oublie ? Je le laisse baigner dans sa pathologie ? Que serais-je sinon un lâche? Qui je serais-je sans toi? Je suis responsable de toi. Comme de tous ceux que j'aime. Je suis responsable de toi comme de moi-même. Parce que tu es plus moi que moi-même. Parce que plus je m'éloigne de toi, plus je m'éloigne de moi. Et si tu meurs, j'en mourrai aussi. Moi, je suis/ne suis pas cool. Ma fierté de con. Bazardée. Dubaï est trop refaite pour moi. Trop parfaite. C'est toi, jolie Beyrouth. Vieille complexée. C'est toi dans tous tes états, dans tes défauts et dans tes insécurités. Dans la dégradation et l'handicap. Je n'ai pas peur de t'aimer. Même si c'est un grand risque. Même si cette idylle me brisera le cœur. Même si, en t'aimant, je ne pourrais que m'aimer moins. J'aimerais réussir à t'expliquer l'amour, te le décortiquer, mais ça ne s'explique pas, l'amour. Je ne sais pas pourquoi je t'aime. Ni à quel point. Si je l'avais compris, cet amour. Si j'avais spotté son talon d'Achille. Je l'aurais lancée, cette flèche. J'aurais visé. J'aurais désactivé ces battements. Mais ça ne s'explique pas, l'amour. Il est juste là. Debout. Il ne cille pas. La kebbé n'a pas fini à la poubelle, loin de là. Je l'ai découpée en un maximum de morceaux. Pour un maximum de repas. Un jour, je reviendrai la manger taza.
À bientôt, mon petit Liban. Je ne tarde plus.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef