Les milieux du 14 Mars considèrent que le fait de fixer le quorum aux deux tiers des députés pour chaque ouverture de la séance d'élection du président de la République est une tentative de la part du 8 Mars d'imposer le candidat de son choix ou en tout cas un candidat qui bénéficie de son appui. En effet, grâce à cette exigence du quorum des deux tiers, le 8 Mars utilise l'arme du boycott de la séance pour saboter la séance. D'autant que l'ancien ministre Sleimane Frangié a clairement déclaré au patriarche Raï, lors de la rencontre de Bkerlé le 28 avril, que ne pas se rendre à la séance est un droit pour les députés et s'inscrit dans le cadre des règles politiques. C'est sur cette base que les députés du 8 Mars ont boycotté toutes les séances fixées pour l'élection présidentielle, en attendant la réponse du chef du courant du Futur Saad Hariri à la candidature du général Michel Aoun.
Un ancien ministre du 14 Mars rappelle que ce thème avait été évoqué lors de l'élection présidentielle de 2007 et qu'il avait été convenu d'adopter le quorum des deux tiers pour la première séance seulement. Par la suite, le nouveau président devrait être élu à la majorité simple avec un quorum de la majorité des députés. L'idée était alors de couper la voie à la possibilité d'élire à la tête de la République un candidat du 8 Mars avec les seules voix du bloc de Walid Joumblatt. Aujourd'hui, c'est le 8 Mars qui veut éviter l'élection d'un président du 14 Mars avec les voix du bloc de Joumblatt. Il a donc poussé vers l'adoption du quorum des deux tiers par le bureau de la Chambre. Walid Joumblatt a en tout cas choisi d'appuyer la candidature du député membre de son bloc Henry Hélou pour éviter de s'aligner sur un camp ou sur l'autre. M. Joumblatt a annoncé qu'il ne renoncera à appuyer M. Hélou que lorsqu'il y aura une entente sur un candidat modéré appuyé par les grands blocs, qui représente la volonté nationale. De son côté, Saad Hariri a informé ses interlocuteurs, qu'il s'agisse du patriarche Raï, du ministre Gebran Bassil ou du député Samy Gemayel, qu'il appuierait tout candidat sur lequel s'entendront les différentes parties chrétiennes.
L'exigence du quorum des deux tiers est devenue ainsi une garantie contre un possible deal entre le 14 ou le 8 Mars et le bloc de Walid Joumblatt, ce dernier jouant un rôle déterminant si le nombre de députés requis pour valider la séance électorale est la majorité absolue (65 députés).
Aujourd'hui, le président Nabih Berry continue d'estimer que l'exigence du quorum des deux tiers (86 députés) donne une garantie d'entente autour du président, alors que le 14 Mars estime qu'elle paralyse l'élection et la soumet à la volonté du 8 Mars.
Face à l'incapacité des parties locales à s'entendre pour assurer ce quorum, il faudra donc attendre une entente extérieure qui ne semble pas imminente pour l'instant. Dans ce contexte, il est clair que le 8 Mars n'élira pas un candidat du 14 Mars, et l'inverse est vrai. La chance rare « de libaniser l'échéance présidentielle » ne sera donc pas saisie, et le pays se dirige vers un vide au niveau de la magistrature suprême. Des diplomates occidentaux en poste au Liban ne cachent pas leur inquiétude face à la possibilité de troubles sécuritaires s'il y a vacance à la tête de la République. D'autant qu'actuellement, deux pays ont une grande influence au Liban, l'Arabie saoudite et l'Iran. Tant que ces deux pays n'ont pas conclu une entente entre eux, même partielle, il sera difficile d'élire un président au Liban. Certes, il y a des indices concrets qui montrent la possibilité d'un accord entre ces deux pays dans un avenir proche, puisqu'il est question de rencontres entre des responsables saoudiens et iraniens dans une capitale du Golfe. Mais rien de tout cela n'est encore précis. C'est pourquoi les chancelleries occidentales, notamment américaine, française et le Vatican, appellent les Libanais, et en particulier les chrétiens, à s'entendre entre eux sur un candidat à la présidence. Ces chancelleries appellent à la dissociation du dossier libanais des autres dossiers régionaux pour aboutir à l'élection d'un chef de l'État. Mais toutes les données montrent qu'une entente interchrétienne sur un même candidat est quasiment impossible, surtout avec les interventions et les pressions régionales et internationales sur les parties libanaises.
À cet égard, des parties diplomatiques occidentales estiment que la réponse du courant du Futur au général Michel Aoun se fera attendre car l'ouverture de ce dernier en direction de Saad Hariri a été un peu tardive. Une entente entre le courant du Futur et le CPL exige beaucoup de temps, d'autant que les divergences sont nombreuses et que M. Hariri, en dépit de sa grande ouverture, reste attaché aux principes et aux valeurs du 14 Mars. C'est ainsi qu'il a appuyé la candidature de Samir Geagea en attendant que se précise une entente chrétienne sur un même candidat, car il ne souhaite pas exercer des pressions sur les chrétiens dans cette échéance.
Il ne reste donc plus qu'à espérer que la crainte du vide à la tête de la République pousse les parties régionales à multiplier leurs efforts pour accélérer le processus d'élection d'un nouveau président. D'autant que le patriarche Raï ne cesse d'élever la voix contre un éventuel vide à la présidence, dans l'espoir d'être entendu aussi bien sur les plans local qu'international et régional.

