Kholoud Nasser, un langage du corps. Photo Chris Ghafari
Seule sur scène, dans une pièce où elle semble enfermée, elle trie des lentilles. Et l'on connaît cette habitude culinaire libanaise qui veut qu'on sépare les bonnes graines de l'ivraie. C'est ce que cette femme fait. Elle semble tamiser et passer au crible son parcours. Durant une soixantaine de minutes, sous la direction de Chadi el-Habre, la comédienne Kholoud Nasser va incarner cette magnifique Mara la wahda qui va projeter sa vie devant une audience devenue en quelque sorte son confesseur.
Belle-sœur d'un obsédé sexuel paralytique, épouse séquestrée par un mari jaloux et mère de deux enfants, cette femme au foyer raconte donc sa vie à sa nouvelle voisine qu'elle interpelle au début de la pièce. Son quotidien est triste, voire pathétique. Ponctué de coups de téléphone salaces d'un inconnu, de ceux de son mari qui s'assure qu'elle ne s'est pas enfuie, des cris de son beau-frère qui lui «klaxonne» ou d'un bébé qui «chiale», ce quotidien à la fois solitaire mais surpeuplé, calme et bruyant, tranquille, mais chaotique ressort un peu à la surface au fur et à mesure que la femme déballe son intimité.
Réaliste et absurde, drôle et décalé, ce texte, adapté de l'écriture de Dario Fo et Franca Rame, le couple de dramaturges italiens qui a beaucoup œuvré pour la place de la femme, a été offert par Chadi el-Habre à Kholoud Nasser qui l'a par la suite «libanisé» et a su placer la pièce dans son contexte. C'est donc un texte écrit à deux mains et un jeu à quatre mains que présente ce duo d'artistes. Le jeune metteur en scène, ancien élève de l'école de Mounir Abou Debs, et la comédienne, qui surfe entre la comédie, le mime (Squeeck) et même la réalisation, se sont connus dans un atelier de travail. Ils ont décidé de conjuguer leurs efforts pour créer un théâtre contemporain dynamique et plein de vitalité.
Dans Mara la wahda, ils tentent à eux deux de brosser, avec pudeur mais sans aucun didactisme et sans donner de leçons, le portrait de la vie intérieure d'une femme. Sa sexualité, ses frustrations, ses tabous et ses émois nouveaux. Cela donne des situations rocambolesques, des revirements truffés d'humour noir. Kholoud Nasser occupe la scène entière. Elle est une et multiple. En parlant à des supposés personnages invisibles, elle fait revivre ses fantômes et ses fantasmes. Avec sarcasme, allant crescendo vers l'hystérie. Son goût pour le mime est évident, puisque Nasser parle avec son corps. Ses mains qui caressent les lentilles, qui se lèvent vers le ciel, qui simulent le geste d'amour ; ses yeux qui passent du moment de délice à celui de la colère. Et enfin sa silhouette qui se transforme au fil de la pièce, de l'allure d'une femme soumise à une véritable Diane chasseresse. Tout parle en elle et parle à l'audience subjuguée par cette performance.
La mission du couple Fo-Rame, dit-on, est celle du théâtre: «Ouvrir les yeux des gens sur les turpitudes de notre monde et donc leur ouvrir la bouche en les faisant rire, et en même temps – c'est leur expression favorite – ouvrir grand leur cerveau («spalancare il cervello»).»
Mission accomplie pour Mara la wahda.


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