Quelle exceptionnelle rencontre que celle retransmise mercredi dernier au peuple libanais à partir de l'Assemblée nationale par toutes les chaînes de cette première séance consacrée à l'élection d'un nouveau président de la République. Étaient réunis pour la première fois depuis longtemps la quasi-totalité des représentants de la nation dans une atmosphère courtoise et respectueuse, crispée mais calme, souriante, mature et appliquée. Ce sérieux était-il dû à la gravité de l'événement, aux effets de la conjoncture locale, régionale et internationale, ou tout simplement au poids de responsabilité que devaient assumer sans mots de passe codés venus hors des frontières les députés appelés à élire un nouveau président, cette fois strictement «made in Lebanon»? C'est peut-être pour toutes ces raisons à la fois.
Il faut dire que cette réunion était surtout un test, une «mise en bouche», selon le jargon gastronomique. Toutes les parties savaient que la fumée blanche ne serait pas au rendez-vous. Le modus operandi était soigneusement préparé par toutes les parties intervenantes à cette occasion. Mais les citoyens ont malheureusement eu droit à un lamentable exercice : celui de ces bulletins glissés dans l'urne par certains, principalement chrétiens, en guise de messages adressés au candidat adverse. Ils ont de ce fait bafoué la République et la Constitution puisque leurs bulletins ont été considérés nuls et non avenus. Ils ont de surcroît manqué de respect à l'égard du code d'honneur le plus élémentaire appliqué lors de n'importe quelle bataille électorale, à plus forte raison par rapport à celle qui doit consacrer le prochain président de la République et qui, plus est, appartient à la même communauté qu'eux. Quel triste gâchis après ces longues années de galère et de tristesse pour tous les Libanais et surtout pour ceux qui ont perdu des êtres chers. Le devoir de mémoire ne s'exprime pas à travers quelques lamentables bulletins de vote mais par un engagement clair et unanime à œuvrer pour que la guerre de 1975 et ses conséquences tutélaires ne se renouvellent jamais. Seuls la solidarité, la tolérance, le respect mutuel et réciproque réussiront à immuniser ce pays contre toutes les ingérences extérieures et lieront à jamais le destin commun de tous les citoyens libanais, à travers une identité nationale non négociable et une entité historique éternelle et indestructible.
Après le tour d'horizon et l'évaluation des chances auxquels se sont livrés tous les candidats réels où potentiels, les déclarations des uns et des autres et les différentes supputations, peut-on espérer qu'au bout du compte la «libanisation» de cette échéance pourra enfin se concrétiser, ou bien s'arrêtera-t-elle au col de la bouteille, en attendant que certaines forces étrangères viennent la tirer du goulet et orienter tout ce beau monde vers un choix qui ne sera plus malheureusement uniquement libanais?
Les profonds désaccords qui perdurent entre le 8 Mars et le 14 Mars plombent toutes les perspectives et n'augurent d'aucune éclaircie possible. D'autant que le brouillard régional reste épais et lourd de conséquences sur la scène libanaise. En Syrie, la guerre continue à faire rage, Bachar el-Assad prépare sa réélection sous le regard bienveillant d'Israël et de la communauté internationale. Cette décision signifie la prolongation de la guerre intérieure en attendant la réalisation complète du cahier des charges que ce régime s'était engagé à réaliser lors de son avènement, tant au niveau régional que national. L'Iran, principal intervenant stratégique en Syrie, continue à y jouer les «trouble-fête», s'impliquant directement dans la guerre interne et indirectement par l'intermédiaire de son bras armé, le Hezbollah. Cette démarche est censée lui assurer des leviers importants dans le bras de fer engagé, d'une part, avec les USA il y a quelques années, dans sa bataille autour du nucléaire et, d'autre part, avec Israël, à qui il fait comprendre qu'il est à sa portée grâce à l'armement sophistiqué dont il a doté le Hezbollah. Tous ces facteurs réunis, sans oublier près de deux millions de réfugiés syriens et cinq à six cent mille réfugiés palestiniens, font qu'au-delà des ambitions tout à fait légitimes et honorables des indépendantistes et nationalistes du 14 Mars de libaniser l'échéance présidentielle, on voit mal comment un tel objectif pourra être atteint, tout au moins dans les circonstances actuelles et tant que certaines composantes du tissu national politique sont encore pieds et poings liés à des puissances étrangères.
En conclusion, il nous faut reconnaître en tout objectivité que la véritable «libanisation» de nos décisions et de nos choix nationaux dans tous domaines confondus ne pourra se réaliser vraiment qu'au travers de la neutralisation complète et définitive du pays du Cèdre. En dehors de cela, point de salut.


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