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Pour les réfugiés syriens qui attendent le départ, l’Allemagne est le nouvel eldorado

Pour les réfugiés syriens qui attendent le départ, l’Allemagne est le nouvel eldorado

Exil

Depuis le mois de septembre, deux fois par mois, des charters transportant des réfugiés syriens quittent Beyrouth pour Hanovre ou d'autres villes allemandes. Ils font partie d'un programme conjoint de l'UNHCR et du gouvernement allemand.

28/04/2014

Une salle qui compte une vingtaine de réfugiés syriens : des hommes, quelques enfants et une seule femme, voilée. Il y a aussi une animatrice allemande et sa traductrice libanaise. De nombreux posters de l'Allemagne sont accrochés sur les murs : la carte du pays avec ses seize Länder, des images de la porte de Brandebourg, de Potsdamerplatz, de la Hamburger Bahnhof, musée d'art contemporain de la capitale allemande, et d'autres lieux emblématiques de la République fédérale d'Allemagne.
Sur un tableau, derrière l'animatrice, on peut lire en majuscules « les frères Grimm », deux illustres Allemands, qui ont – parmi tant d'autres – forgé la culture du pays et l'esprit de ses habitants.
Bienvenue à l'une des sessions dispensées aux réfugiés syriens, choisis par l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) pour émigrer en Allemagne. Les cours se tiennent à Jnah, en banlieue de Beyrouth, dans les locaux de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).


Depuis septembre dernier, des sessions intensives de trois jours sont données par une animatrice allemande aux réfugiés syriens qui seront accueillis en Allemagne. En tout 5 000 personnes, hommes, femmes et enfants, devraient bénéficier de ce programme. Arrivés dans la République fédérale allemande, ils seront placés dans des maisons d'accueil destinées aux demandeurs d'asile, ils commenceront à apprendre la langue et pourront plus tard travailler.
Ils devraient avant tout s'adapter à la vie en Allemagne. C'est dans cette optique que le cours de trois jours a été conçu.


On leur demande par exemple de joindre des images, comme de petites fiches, ensemble.
Un costume traditionnel bavarois et une choppe de bière, deux enfants dans la forêt – à savoir Hänsel et Gretel – et le portrait de Jacob et Wilhelm Grimm, la Mannschaft et une balle de football, le mur de Berlin et une image récente de la porte de Brandebourg, des cadeaux et un sapin de Noël, des œufs colorés et un lapin...
Commentant cet exercice, Suzanne, l'animatrice allemande, et Zeinab, sa traductrice libanaise, notent que nombre de réfugiés n'ont jamais entendu parler d'Adolf Hilter ou de la guerre froide. Certains ne connaissent pas Noël. Personne, à moins qu'il y ait des chrétiens dans la salle, ne connaît la fête de Pâques et quand on essaie de les aider, en leur disant que c'est une célébration, ils s'exclament pour dire que cela doit être une fête pour les animaux.
Le fait de ne pas être un familier des frères Grimm, de Goethe ou de Schiller, présents également sur les fiches, ne constitue donc pas vraiment un problème...

 

Tous les trains de la Deutsche Bahn
Lors des sessions, on parle aussi de la scolarisation des enfants, du travail, des contrats qui devraient être signés, des rapports médicaux qu'il faut envoyer à l'entreprise si l'on est malade. Certains posent des questions sur la possibilité de travailler au noir ou cherchent des détails sur les aides sociales si l'on est au chômage.
On évoque aussi le travail des femmes et leur rôle dans la société. Le travail de la femme en Syrie, toutes classes sociales confondues, n'est pas vraiment dans les mœurs.
L'animatrice allemande consacre aussi beaucoup de temps aux moyens de transport en Allemagne. On se perd entre U-Bahn, S-Bahn, M pour Tramway et non Métro, et Bus. Et l'on fait connaissance aussi avec tous les trains de la Deutsche Bahn : le RB, le RE, le IC et le ICE. Devant une carte de métro d'une ville de la Basse-Saxe, des cours pratiques pour les correspondances sont entamés... et d'autres itinéraires en train sont imaginés. À titre d'exemple, une promenade d'une journée pour une famille de neuf personnes avec deux billets à 22 euros l'un, permettant l'accès au train à dix personnes dans le Niedersachsen, entre Leer, Hanovre et Göttingen...


Les exercices sont difficiles et certains demandent si l'on peut acheter une voiture ou se déplacer à mobylette. Il leur est alors expliqué que les Allemands privilégient les vélos et que si un réfugié achète une voiture, cela sera mal interprété par les autorités qui penseront qu'il est riche et qu'il a les moyens de subvenir à ses propres besoins.
Vient ensuite le tour des loyers et des règlements qui régissent la vie dans les immeubles : il faut faire attention au bruit, ne pas fumer si le bâtiment est non fumeur, oublier le brasero à charbon et privilégier le barbecue électrique pour rôtir les brochettes de viande, ne pas bricoler s'il y a une fuite d'eau ou une panne électrique... Le tri des ordures est également évoqué, l'Allemagne étant probablement le pays européen où l'on compte le plus grand nombre de bennes par produit : poubelles pour les chaussures usées, les vêtements anciens, les produits électroniques, le papier et le carton, le compost, les emballages en plastique, le verre transparent, le verre vert, le verre brun... sans oublier les bouteilles en plastique que l'on recharge dans les distributeurs des supermarchés.
L'assistance ne cache pas sa surprise et reste silencieuse. Une blague fuse : « Ne peut-on pas vivre seuls dans une montagne et faire ce qu'on veut ? »


Suzanne, l'animatrice, et Zeinab, la traductrice, sont habituées à ce genre de questions. « Nous essayons de leur donner un minimum d'informations avant qu'ils partent et cela même s'ils seront directement pris en charge par le gouvernement une fois sur place », indique Suzanne. Zeinab renchérit : « Nous croisons toutes sortes de personnes qui viennent pour la session, il y a des juges, des médecins, des agriculteurs, de simples journaliers... Il y a des familles, certes, mais aussi quelques célibataires. La quasi-totalité n'a jamais pris un avion ou encore n'avait jamais quitté la Syrie avant de venir se réfugier au Liban ».
Nombre de ces familles viennent de milieux traditionnels où les femmes n'ont pas de rôle à jouer ou leur mot à dire. À l'instar de leurs pères, maris, frères et fils, elles devraient s'adapter à une autre vie en Allemagne.
« Les hommes sélectionnés posent des questions sur le racisme, demandent si les Allemands seront encouragés à les embaucher même s'ils ne maîtrisent pas la langue et sont des étrangers », indique Suzanne qui tente de les rassurer en mettant l'accent sur leur savoir-faire que les Allemands n'ont peut-être pas.

 

« Une fois parti, pas question de rentrer en Syrie »
Pour nombre d'entre eux, l'Allemagne est un nouvel eldorado, une terre promise où tout ira pour le mieux, où toutes les portes leurs seront ouvertes.
L'enthousiasme de certains est surdimensionné, extraordinaire.
Amer, 26 ans, Hicham, 35 ans, et Ahmad, 43 ans, sont tous les trois originaires d'Edleb. Amer a suivi des études en informatique, Hicham est agriculteur et Ahmad était propriétaire d'un restaurant avant la guerre en Syrie.
Tous les trois sont mariés et pères de famille. Ils rêvent de l'Allemagne, « le pays le plus riche d'Europe et qui possède la meilleur industrie du monde ». Ils évoquent aussi « les droits de l'homme, les libertés politiques et religieuses, la démocratie ». Les trois hommes qualifient l'Allemagne, un pays où ils n'ont jamais mis les pieds, de « paradis ». Ils n'appréhendent pas leur séjour à venir, même pas l'apprentissage de la langue. Ils croient dur comme fer qu'ils se débrouilleront, même s'ils n'ont jamais appris une langue étrangère. Même si tous les trois n'ont jamais travaillé dans des entreprises en Syrie et ne se sont donc pas pliés à des règlementations, ils sont sûrs que tout marchera comme sur des roulettes et que rien ne leur sera difficile.
« Les Allemands sont des travailleurs et il y aura de l'emploi pour nous », martèle Ahmad, père de neuf enfants.
Tous les trois disent qu'une fois établis en Allemagne, ils ne remettront plus jamais les pieds en Syrie. « Une fois parti, il n'est pas question que je rentre ; tout va se passer pour le mieux et je profiterai de ce que l'Europe m'offrira », indique de son côté Hicham.


Mohammad a 22 ans, il est originaire de Damas. Il partira seul en Allemagne. Le jeune homme, qui a suivi des études de marketing dans son pays, est calme et réfléchi. Mohammad n'a jamais travaillé. Du fait de la guerre il a été contrait de fuir pour le Liban alors qu'il venait d'achever ses études. « Une fois en Allemagne, je me recyclerai, il faut penser au quotidien. Peut-être qu'il me sera plus facile de devenir coiffeur, je pourrai ainsi travailler, et si des opportunités se présentent, je poursuivrai mes études pour avoir le niveau des Allemands au travail. Peut-être que je pourrai ainsi trouver un emploi dans ma spécialisation universitaire », espère-t-il.
Deux salles d'attente sont mitoyennes à la chambre où la session est donnée. Elles sont consacrées aux réfugiés qui viennent effectuer des tests médicaux, nécessaires avant leur départ pour l'Allemagne.
L'une d'elles abrite surtout des enfants en bas âge. Certains sont accompagnés de leurs mères et d'autres attendent que leurs pères terminent la session de formation. Parmi eux figurent Omar, 9 ans, et Alia, 7 ans. Les deux enfants font moins que leur âge. Tous les deux sont scolarisés à Saïda et sont contents d'apprendre le français, les études étant dispensées uniquement en langue arabe en Syrie. Ils sont aussi contents de partir en Allemagne. « Ce pays est sans doute très important... Mon oncle qui s'est réfugié en Turquie compte partir avec sa famille. Il nous a dit au téléphone qu'il faut payer beaucoup d'argent pour y arriver », raconte Alia. L'oncle des deux enfants devra probablement passer par une filière de trafiquants pour pouvoir se rendre en Allemagne, comme c'est le cas de nombreux Syriens qui veulent fuir vers l'Europe, notamment vers la République fédérale allemande.


Omar indique de son côté qu'il a déjà une tante qui vit en Allemagne. « J'ignore dans quelle ville elle habite, mais elle nous envoie des photos prises à partir de sa maison. C'est très différent de la Syrie, la rue est immense, il y a des arbres et tout le monde est blond », dit-il.
Parmi la dizaine de femmes présentes avec leurs enfants, seule Fatima, 24 ans, détient un diplôme universitaire. Les autres, mères de familles nombreuses, n'ont pas achevé leurs études primaires.


Une femme fatiguée est étendue sur un canapé. Elle s'appelle Janna, elle a 70 ans et elle porte des tatouages au visage. Originaire de Homs, elle est bédouine. Sa famille n'a jamais été sédentaire. Les Bédouins suivent les pluies et les saisons pour travailler.
Janna est dure d'oreille. Elle est diabétique et souffre d'ostéoporose. Elle ne peut pas marcher et se déplace sur une chaise roulante. Ce départ en Allemagne semble surréaliste pour elle ; elle n'y croit pas vraiment. « Je pars avec mes deux filles, l'une d'elles a une famille et l'autre est célibataire. Mes fils n'ont pas a été sélectionnés pour venir avec nous. Je ne veux pas partir, mais il semble que l'Allemagne est un pays riche. Je pourrai donc profiter de toutes les aides médicales. »


Janna ne veut pas imaginer l'Allemagne, encore moins la vie loin de ses fils. « Mais tout le monde me dit que c'est une chance, que le gouvernement allemand s'occupera de moi... » note-t-elle, préférant parler de ses tatouages, « qui n'ont aucun sens mais que nous portons comme des bijoux et des ornements », explique-t-elle, fière, ajoutant que ses filles aussi sont tatouées. Elle préfère également parler de la vie qu'elle a menée depuis sa naissance dans les plaines de la Syrie, suivant des troupeaux ou travaillant dans les champs.
Janna, Fatima, Alia, Omar, Mohammad, Hicham, Ahmad, Amer et des milliers d'autres bénéficieront du programme du gouvernement allemand. Même s'ils ne le réalisent pas encore, il leur faudra du temps pour s'adapter à leur terre d'accueil. Et quand l'Allemagne ne sera plus pour eux l'eldorado, lors des longues nuits d'exil, ils se souviendront de leur pays comme on rêve d'un paradis perdu.

 

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