Une quarantaine d’affiches créées par les combattants et artistes de l’époque, ainsi que des coupures de presse des journaux les plus influents ont été exposées lors de cet événement.
Pourquoi ce thème ? « Parce que notre génération est touchée par ce phénomène et que cette guerre civile nous la connaissons à travers le vécu de nos parents, leurs souffrances personnelles et leur propre vision des choses qui est finalement très peu objective », explique Jean Kassir, étudiant en 3e année de sciences politiques et président du Club laïc de l'AUB, un club indépendant qui milite contre le système confessionnel, en faveur des valeurs laïques. « Nous avons le droit de connaître la vérité sur cette période de notre histoire qui a basculé le pays et entraîné la mort de centaines de milliers de jeunes. » Ce que ces jeunes ont voulu à travers cette expo, c'est émettre leur propre jugement et faire la vraie part des choses pour pouvoir se reconstruire de façon plus saine et plus constructive. Pour eux, il y a eu une sorte « d'amnésie volontaire de tout un peuple qui a été encouragée et généralisée par les principaux acteurs politiques ». « Ce qui se passe aujourd'hui dans le pays nous montre les failles du système confessionnel politique libanais et prouve que cette politique d'amnésie collective qu'ils ont voulu imposer au peuple est un vrai fiasco. La preuve : les mêmes scénarios se reproduisent. Trente ans plus tard, c'est la même scène politique avec les mêmes idéologies », poursuit Kassir.
Susciter le débat et faire réagir
Quatre événements ont ponctué cette expo de trois jours qui a eu lieu sur le campus de l'AUB du 9 au 11 avril : une expo de livres organisée par la bibliothèque de l'AUB et le Club laïc, des conférences présentées par l'ancien ministre Charbel Nahas et Hassan Krayem, professeurs de sciences politiques à l'AUB, un documentaire We want to know signé Carole Mansour en collaboration avec le Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ) et une exposition de quarante affiches créées par les combattants et artistes de l'époque, ainsi que des coupures de presse des journaux les plus influents de l'époque, as-Safir (courant gauche) et an-Nahar (parti de droite). Et partout des banderoles qui attirent, poussent les étudiants à s'arrêter et leur donnent à réfléchir : « amnésie », « propagande » « victoire », « héroïsme », « résistance ».
« Nous avons voulu mettre en relief tous les moyens qu'ils utilisaient à l'époque comme outil de propagande pour inciter à la guerre, souligne Aya Alameddine, étudiante en 2e année d'histoire et organisatrice de l'exposition. Dans tous les slogans et affiches, il y a ce culte très présent du "martyr", celui qui a sacrifié sa vie pour le pays. Il y a également le culte de la "personnalité du zaïm", de ces héros et chefs de l'époque qui galvanisaient les foules et les poussaient vers cette guerre, Bachir Gemayel, Kamal Joumblatt... Même les symboles religieux, croix, croissant, visage du christ, servaient à pousser les jeunes vers l'un ou l'autre parti et surtout attiser leur haine. Notre but était de susciter des réactions et des débats, confronter les jeunes, sans prendre parti pour l'un ou l'autre courant et c'est cela qui a gêné certains. »
La réaction des jeunes ?
Certains se sont sentis lésés, attaqués, parce que les affiches de leur parti se trouvaient à côté du parti opposé. Pour eux, c'était un manque de respect à leur parti ou à son chef. D'autres étudiants ont salué notre démarche. Certains encore se sentaient complètement déconnectés de ce passé. Et d'autres, qui avaient une certaine vision de cette guerre civile transmise par leurs parents, ont été confrontés à une autre réalité, différente de celle qui leur a été contée. Ils ont pu relativiser leur histoire souvent personnelle, pour la mettre dans un contexte de souffrance collective. « Ces réactions envers l'un ou l'autre parti, cet intérêt pour une cause qui existait, alors que cette génération n'était pas encore née, prouvent ce que l'on a avancé : l'histoire se répète à cause de ce travail de mémoire collectif qui n'a pas été fait », martèle Jean Kassir. Aujourd'hui, il faut avoir le courage de voir leur histoire en face, de tirer des leçons du passé et d'utiliser cette expérience douloureuse pour en tirer une autre alternative laïque. « Ce n'est qu'à cette condition-là que l'on pourra espérer bâtir un futur beaucoup plus constructif. »

