Économie

Quel équilibre entre l’État et le marché pour la Chine ?

08/04/2014

Aucun autre pays n'a connu une croissance aussi rapide et n'a extrait autant de gens de la pauvreté que la Chine au cours des 30 dernières années. Malgré l'opposition de puissants intérêts particuliers, la volonté de ses dirigeants de revoir le modèle économique du pays quand et lorsque c'est nécessaire constitue une marque du succès chinois. Et maintenant que l'État met en œuvre d'autres réformes fondamentales, ces intérêts particuliers font tout pour y résister. Dans ces conditions, les réformateurs pourront-ils triompher à nouveau ?
Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte un point-clé : de la même manière que dans le passé, le cycle actuel de réformes va restructurer non seulement l'économie, mais toucher aux intérêts particuliers dont dépendent en partie les réformes futures. Et aujourd'hui, tandis que l'on porte beaucoup d'attention à des initiatives importantes – par exemple l'intensification de la campagne anticorruption –, le plus grand problème auquel la Chine est confrontée concerne les rôles respectifs de l'État et du marché.
Il y a plus de 30 ans, quand les réformes ont commencé, la direction était claire : il fallait que le marché joue un rôle bien plus important dans la répartition des ressources. Et c'est ce qu'il a fait, au point qu'aujourd'hui, le secteur privé est beaucoup plus étendu qu'il ne l'était alors. Il y a un large consensus sur l'idée le marché doit jouer un « rôle décisif » (selon l'expression des responsables politiques) dans beaucoup de secteurs où les entreprises publiques dominent. Mais quel devrait être son rôle dans les autres secteurs, et plus généralement dans l'économie ?
Beaucoup des problèmes de la Chine d'aujourd'hui tiennent à trop de marché et trop peu d'État. Ou pour le dire autrement, l'État fait ce qu'il ne devrait pas, et ne fait pas ce qu'il devrait.
L'aggravation de la pollution par exemple menace gravement la qualité de vie, le niveau des inégalités de revenus et de patrimoine se rapproche maintenant de celui des USA et la corruption envahit autant le secteur public que le secteur privé. Tout cela mine la confiance au sein de la société et dans le gouvernement – une tendance particulièrement évidente en ce qui concerne la sécurité alimentaire.
Ces problèmes pourraient s'aggraver au moment où la Chine restructure son économie, basculant d'une croissance basée sur les exportations à une croissance basée sur les services et la consommation des ménages. Le potentiel de croissance de cette consommation est important, mais le style de vie matérialiste et dépensier des Américains serait un désastre pour le pays – et pour la planète. La pollution de l'air en Chine atteint un niveau tel qu'elle menace la vie de la population. Quant au réchauffement climatique – dû notamment aux émissions de carbone de la Chine qui sont toujours à la hausse –, il pourrait menacer toute la planète.
Il existe une meilleure stratégie. Tout d'abord, le niveau de vie serait meilleur si davantage de ressources étaient allouées pour corriger les déficits massifs en terme de santé et d'éducation. L'État devrait jouer un rôle moteur pour cela, comme il le fait dans la plupart des économies de marché. Or il y a de bonnes raisons pour qu'il intervienne ainsi.
Le système de santé américain essentiellement privé est beaucoup plus coûteux et moins efficace que ceux des pays européens. Il n'est pas souhaitable pour la Chine qu'elle s'oriente vers un système de santé plus libéral. Depuis quelques années, le gouvernement a réalisé des avancées importantes pour que la population puisse accéder plus largement aux soins de santé primaire, notamment dans les zones rurales. Certains observateurs comparent la politique de santé chinoise à celle du Royaume-Uni où un système privé s'ajoute au systéme de santé public. On peut discuter pour savoir si ce modèle est meilleur que le système français par exemple dans lequel l'État est très présent. Mais si l'on adopte le système britannique, c'est le système de santé public qui fait toute la différence, car au Royaume-Uni le secteur privé de santé joue un rôle relativement réduit.
De la même manière, bien que la Chine ait déjà fait des progrès pour passer d'une économie manufacturière à une économie de services (pour la première fois en 2013 la part des services dans le PIB a dépassé celle de la production manufacturière), il lui reste encore un long chemin à parcourir. Beaucoup de secteurs sont déjà en surcapacité, et pour qu'elle se déroule sans trop de difficultés, leur restructuration nécessitera l'aide de l'État.
La Chine se réorganise d'une autre manière, en procédant à une urbanisation rapide. Pour que les villes soient vivables et leur environnement durable, il faudra que l'État planifie le développement urbain et intervienne énergiquement pour fournir moyens de transport, écoles, hôpitaux et espaces verts, entre autres services publics.
La crise économique mondiale après 2008 montre que les marchés ne se régulent pas d'eux-mêmes. Ils donnent facilement naissance à des bulles des actifs ou du crédit qui finissent inévitablement par éclater – souvent lorsque les flux financiers transfrontaliers s'inversent brusquement – avec un coût social énorme.
L'engouement de l'Amérique pour la dérégulation a causé la crise. Le problème n'est pas seulement le rythme et le séquençage de la libéralisation comme certains le disent, car il faut aussi considérer ce à quoi aboutit la libéralisation. La déréglementation des taux d'épargne a conduit à la crise des caisses d'épargne dans les années 1980 aux USA. L'absence de réglementation des taux de prêt a encouragé les conduites prédatrices aux dépens des consommateurs pauvres. La dérégulation bancaire a conduit à plus de risque et non à plus de croissance.
Il faut espérer que la Chine ne suivra pas le même chemin que les USA, avec les mêmes conséquences désastreuses. Le problème pour ses dirigeants est de concevoir une réglementation appropriée à son étape de développement.
Il y faudra un financement supplémentaire. Pour remplir leur caisse, les gouvernements locaux s'appuient sur la vente de terrains, ce qui entraîne de nombreuses distorsions économiques et constitue une source importante de corruption. Les autorités devraient plutôt accroître leurs revenus par des taxes vertes (notamment une taxe sur les émissions de carbone), un impôt sur les revenus plus progressif (revenus du capital inclus) et une taxe foncière. Par ailleurs, l'État devrait s'approprier par l'intermédiaire des dividendes une plus grande part des bénéfices des entreprises publiques (sans doute en partie aux dépens des dirigeants de ces firmes).
La question est de savoir si la Chine peut simultanément maintenir une croissance rapide (même si elle est un peu inférieure aux pics record récents), contrôler l'expansion du crédit (ce qui pourrait entraîner une chute brutale du prix des actifs), faire face à une demande mondiale faible, restructurer son économie et combattre la corruption. Dans d'autres pays, ces défis impressionnants n'ont pas conduit à des progrès, mais à la paralysie.
La clé du succès économique est claire : il faut recourir à la fiscalité et augmenter le budget consacré à l'urbanisation, à la santé et à l'éducation. Cela permettrait de soutenir la croissance, améliorer la qualité de l'environnement et réduire les inégalités. Si la Chine parvient à réaliser un tel programme, elle s'en trouvera mieux – ainsi que le reste du monde.

© Project Syndicate, 2014.
Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.

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