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Nos lecteurs ont la parole - Sissi Baba

L’« Autre », c’est moi

Bientôt le Liban commémorera le 39e anniversaire de sa guerre civile. Trente-neuf ans déjà et personne n'a pu nous dire, à nous les jeunes, ce qui s'est vraiment passé. Toute famille a perdu au moins un de ses membres, mais personne ne sait pourquoi ni comment on a fait la guerre. Et comment savoir, alors que rien ne s'est ancré dans les livres d'histoire scolaires? Et voici des générations, allant des années 40 aux années 80, tellement choquées par les absurdités de la guerre qu'elles n'arrivent plus à s'exprimer à ce sujet. Quatre générations qui ont vécu soit enfance traumatisée, soit jeunesse accablée, soit vieillesse perturbée. Mais qu'en est-il pour la génération des années 90, la jeunesse d'aujourd'hui? Certains, voire un grand nombre de jeunes – hélas! – n'arrivent pas à voir le choc, la terreur et l'absurdité de cette guerre dans les yeux de leurs parents. Et d'une guerre civile entre chrétiens et musulmans, nous voilà dans une autre, entre sunnites et chiites, alors que les cicatrices de la guerre civile n'ont même pas arrêté de saigner.
Aujourd'hui, quand pères et mères dorment tranquilles en rêvant – s'ils ont toujours la capacité de rêver... – d'un Liban meilleur pour leurs enfants, ces derniers, qu'ils soient éduqués ou pas, pensent à ce qui leur est de plus honorable, leur confession. On n'a pas vécu la guerre, on la reproduira volontiers et avec plaisir rien que pour sauver son honneur et sa religion! Je pensais que l'esprit bien formé, ces jeunes, tous éduqués, étaient de loin plus nombreux que ces quelques petits snipers qui se battent à Tripoli et partout ailleurs au Liban. Je pensais que les milieux académiques pesaient plus que ceux qui sont populaires. Je me suis trompée. Les jeunes d'aujourd'hui, issus d'écoles et d'universités, s'attachent plus que jamais à leur confession et ont toujours peur de cet « Autre ». Tout le monde a peur de tout le monde. Avant la guerre civile, tout le monde s'aimait et vivait harmonieusement car l'on se connaissait. On n'ignorait pas la religion de l'autre et, par conséquent, on se sentait concitoyens, voire frères. Aujourd'hui, on est devenu ignorant : au lieu de parler à l'autre, on l'écarte pour que le fossé devienne plus large, plus profond. Et on remplit ce fossé de rumeurs et de propos haineux jusqu'à ce que cet autre devienne l'Autre, l'ennemi. Les cicatrices de la guerre civile ne sont toujours pas soignées et le centre-ville en est le grand exemple : une belle vitrine bien restaurée, mais froide et vide à l'intérieur. Vide de culture et de musées. Vide d'amour et d'un doux feu de foyer qui rassemblait tout le monde autour d'un café. Les chrétiens et les musulmans d'aujourd'hui ne se battent pas, mais ne s'aiment pas non plus. Ils ne sont plus ce peuple vraiment uni d'avant-guerre. Le schisme continue, et les mots de «gharbiyé» et «char2iyé» persistent encore dans leurs propos. Et voilà en plus les musulmans qui se détestent à travers leurs discours dans les établissements académiques quand ils ne s'entre-tuent pas avec des balles dans les ruelles d'une ville où un immeuble en reçoit encore et toujours, à côté des obus de la guerre de 1975-1990 qui ont criblé ses murs. Comment a-t-on pu oublier aussi facilement les cicatrices d'antan pour en refaire d'autres aujourd'hui? Non, il ne faut pas oublier. Surtout ne pas oublier! Au contraire, il faut montrer du doigt la monstruosité de la guerre pour ne plus y revenir. Il faut la conserver dans un musée et dans un livre d'histoire et non pas la dissimuler.
Le Liban commémore le 39e anniversaire de sa guerre civile alors qu'il cache toujours la mémoire et l'embellit.
Que les jeunes continuent de se battre dans tous les milieux car leur cause, leur confession, est pour eux beaucoup plus importante que la vie, voire la survie de notre petite mais grande patrie. Que les jeunes continuent de crier au nom de leurs chefs maudits et au nom de leur honneur suprême qu'est à leurs yeux leur confession. Un jour, ils se réveilleront et les rides de la guerre auront marqué leur visage noir de vieil adulte qui a gâché sa vie.
Mais moi, je ne veux pas grandir et je ne veux pas que ce pays m'oblige de vivre un automne éternel, un automne qui n'entraîne même pas un vrai printemps imminent. J'espère que les nouvelles générations me rejoindront en chantant le Peace and Love, en refusant le clan et le confessionnalisme pour rejoindre la citoyenneté et la laïcité. Car «l'Autre», c'est moi. Car mon seul outil et ma seule arme, c'est ce petit mot, là, devant vous...

Bientôt le Liban commémorera le 39e anniversaire de sa guerre civile. Trente-neuf ans déjà et personne n'a pu nous dire, à nous les jeunes, ce qui s'est vraiment passé. Toute famille a perdu au moins un de ses membres, mais personne ne sait pourquoi ni comment on a fait la guerre. Et comment savoir, alors que rien ne s'est ancré dans les livres d'histoire scolaires? Et voici des générations, allant des années 40 aux années 80, tellement choquées par les absurdités de la guerre qu'elles n'arrivent plus à s'exprimer à ce sujet. Quatre générations qui ont vécu soit enfance traumatisée, soit jeunesse accablée, soit vieillesse perturbée. Mais qu'en est-il pour la génération des années 90, la jeunesse d'aujourd'hui? Certains, voire un grand nombre de jeunes – hélas! – n'arrivent pas à voir le choc, la terreur et...
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