Je réponds à la sonnerie de la porte d'entrée. Un homme à l'accent syrien demande à parler avec mon mari. Chose courante de nos jours, il cherche du travail. Il me dit qu'il avait déjà travaillé dans le temps chez lui en tant que peintre en bâtiment quand l'immeuble était en construction, il y a de cela une vingtaine d'années. Il a sa femme et deux jeunes garçons, de l'âge de mes enfants probablement. Je lui dit de revenir le lendemain, mon mari étant parti pour la journée. Le hasard avait fait que je l'avais remarquée le matin, cette famille, pas très loin de chez nous, en revenant en voiture. Mon mari s'est rappelé de lui et il est allé à sa recherche, au lieu que je lui avais indiqué.
Tous les habitants du village de cet homme avaient fui en masse la semaine dernière. Il a laissé derrière lui ses deux filles et depuis il ignore tout de leur sort. Dans leur hâte, le petit groupe avait pris des enfants qui ne sont pas les leurs. Ces 9 personnes vivent dans un local de 12 mètres carrés, soit une chambre en béton dans une construction inachevée. Le fils, en quatrième année de génie électrique, attend au rond-point que quelqu'un l'embauche, dans n'importe quel chantier, pour la journée.
Vous allez me dire : oui, nous aussi nous avons fui ; nous aussi nous avons reçu des obus ; nous aussi... Bien sûr, et personne ne nous a aidés. Quel lien viscéral entre nos deux pays, quelle honte de vivre encore de tels drames, de devoir expliquer cela à nos enfants, en priant qu'ils ne le vivront pas, ou plutôt qu'ils n'auront plus à le vivre. 2006, ce n'est pas très loin. Je me demande même si Dieu avait vraiment bien calculé cet hiver. Parce que des familles pareilles, il y en a des millions, littéralement. Comment vont-ils faire pour revenir chez eux et quand ? J'imagine mal ce père de famille enterrant sa hargne face à celui qui est la cause de son exode. Nous on a payé les conséquences de notre division à cause d'un lourd passé jamais dépassé. Et maintenant, nos dirigeants en étaient, il y a quelques jours à peine, à discuter les nuances d'une phrase. Les mots tuent, c'est le cas de le dire. On a longtemps attendu qu ils se décident, qu'ils s'entendent entre eux pour que nous ayons un semblant de sécurité, d'ordre, de stabilité. Il ne faut pas se leurrer, tous, oui tous ont du sang sur les mains. Comme nos voisins, nous aussi on nous a poussés à bout, à émigrer. On pardonne à ses enfants leurs caprices. On pardonne au frère son éloignement. On pardonne aux amis leur absence. On pardonne à son amoureux son manque de courage. On pardonne à son voisin, son maire, son ministre, son député leur faiblesse. Mais comment pardonner la cruauté de l'être humain ? En étant profondément croyant peut-être, en croyant en un monde meilleur, mais pas en ce monde.
Joanna RBEIZ


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