À quoi tient la supériorité de Walid Joumblatt? Au nombre de voix qu'il commande un certain dimanche de consultation électorale? Ce serait largement insuffisant pour expliquer la stature qui est la sienne et son rôle incontournable sur l'échiquier politique libanais. Son pouvoir tient de la crainte qu'il inspire parce que techniquement il est en mesure d'instituer l'état d'exception dans la région dont il est le suzerain de fait. La souveraineté du leader druze est en ce sens du même ordre que celle du Hezbollah. Le parti de Dieu peut prendre le pouvoir, s'il ne l'a déjà fait, dans plusieurs régions du pays, de même qu'il peut prendre d'assaut la capitale Beyrouth sans grande opposition. La force nue à laquelle il peut avoir recours, si le cœur lui en dit, pose des questions quant à la consistance de l'État libanais sur le territoire duquel ses milices sont stationnées.
À considérer les tiraillements sans fin qui ont conduit à la constitution d'un cabinet dit d'intérêt national et les débats sur la formulation de la déclaration ministérielle, on peut se demander si notre république est encore viable dans le cadre de l'alternance démocratique. Or ce qui est en train d'être négocié depuis des mois ne concerne pas la constitution d'un gouvernement, mais la survie d'une institution qui est l'État.
Dans un pays avancé, dans des sociétés apaisées, quand on n'est pas d'accord avec la majorité, on rejoint l'opposition, on retire sa confiance au pouvoir exécutif! Au Liban, comme probablement dans maints pays d'Afrique, au lieu de se retirer du gouvernement, on se retire de l'État, on appelle à l'insurrection ou l'on menace de sécession en remettant en cause le pacte national. Et alors les tenants d'un résidu du pouvoir dans des palais désertés d'une capitale traumatisée n'auront plus qu'à amadouer les insurgés potentiels en cédant au chantage. Ce faisant, ils compromettent l'essentiel en négociant l'État (et non pas seulement la formulation d'un triptyque).
L'État, nous dit-on, désigne une «communauté juridique» dont les membres sont soumis à une même autorité politique. Sans chercher à le diviniser, Jean Ducruet, recteur de l'USJ, a plaidé pour la restauration d'un État libanais fort dans une allocation du 19 mars 1994 (nous étions sous occupation syrienne). «L'État de droit, dit-il, est celui où l'exercice du pouvoir est défini ou limité par le droit: la loi qui s'impose à tous sans exception.» Ce qui marque la fin d'un «pouvoir fondé sur la force militaire et surtout la fin d'un pouvoir fondé sur l'appropriation des biens et des hommes». L'éminent jésuite aurait souhaité que l'État soit l'horizon historique des histoires partielles de chaque communauté, et qu'il soit reconnu comme objet commun des visions antagonistes. Or à chaque querelle, telle communauté invoque son droit à la différence mal assimilée et menace de se retirer du jeu. La querelle est d'autant plus grave que les parties en présence disposent peu ou prou d'un bras armé et que l'affaire peut tourner à la belligérance.
Or comment négocier l'État à armes inégales? En d'autres termes, de quel élément dissuasif disposent ceux qui dans le rapport de force sont réduits à la portion congrue et qui n'en peuvent mais?
À ce jour, nous vivons le moindre État. À chaque nouvelle échéance, il va être remis en cause et parfois sur des points de détail. C'est un vieux rafiot qui prend eau de toutes parts et qui lance des SOS.
Surtout ne pas le saborder ou l'abandonner dans un moment de défaillance! Car mieux vaut cet État sans cesse remis sur la table des négociations que la dissension armée ou que l'état de discorde sanglante. Et plutôt la république des pieds nickelés que la dictature de caboche comme en Syrie.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef