Je suis entré il y a quelques jours vers midi dans une librairie où, mais oui, à cette heure-ci, il y avait pas mal de clients consultant les revues, feuilletant quelques romans, choisissant leur lecture pour la semaine. Comme à mon habitude en rentrant dans un endroit pareil, j'ai lancé à la cantonade « Bonjour » !
À part le beau sourire en retour de la gentille caissière, j'ai juste eu droit à des froncements de sourcils, des haussements d'épaules et à une totale indifférence de la part des personnes présentes dans ce lieu de culture, censées pourtant avoir un certain vernis d'éducation.
Puis, à mon grand étonnement, un large sourire amusé, pas goguenard pour un sou, se dessine sur le visage d'un monsieur portant bien sa cinquantaine et quelques années, il s'avance vers moi, me serre la main et se présente, me remerciant de l'avoir salué et ajoutant : « Que voulez-vous monsieur, les valeurs se perdent dans notre pays. »
À l'écoute de son nom de famille, j'ai vite compris que son atavisme avait prévalu sur le naturel où désormais nous baignons. Le moi étant haïssable, sans fausse modestie, j'ajouterai que ce monsieur et moi-même figurons au tout petit palmarès des derniers des Mohicans.
En effet, les valeurs se perdent dans notre pays. Quand je pense que la plus grosse insulte que mon pauvre père ait prononcée à l'égard d'un quidam qui l'aurait sorti de ses gonds est « âne » ou « idiot », alors que, désormais, il n'est pas rare que les organes génitaux soient mis à contribution, sans compter les gestes faits avec les doigts de la main.
Autres gens, autre temps, autre époque. À défaut d'avancer vers le mieux, nous régressons à pas de géant vers le pire, et ce n'est pas au niveau de la plèbe que cela se passe, mais à celui de ceux qui désormais nous dirigent. Pratiquement à chaque mot qui sort de leurs augustes lèvres est assorti d'un juron.
Et l'on s'étonne encore de la déliquescence galopante qui frappe notre pays à tous les étages de la société !
Un trafiquant notoire ayant pignon sur rue, doublé d'un kidnappeur d'enfants, bénéficie d'une immunité plus que certaine. Bien entendu, pour sauver la face, il fut lancé à son encontre un mandat d'amener, mais qui va l'inquiéter ? Chaque grosse légume dans cette république se dépêchant de remercier son alter ego d'en face pour être intervenu auprès du gibier de potence, l'avoir supplié pour qu'il condescende à relâcher l'innocent angelot.
Le ridicule chez nous ne tue plus, il est vrai, fort heureusement d'ailleurs, sinon je n'aurais plus matière pour déverser ma démangeaison contre les inepties que nous vivons et les drames à répétition de notre vie quotidienne.
À Tripoli, il pleut des obus, les commerces, écoles, universités sont fermés, les habitants sont calfeutrés chez eux... Silence, on tue, on ne sait pas trop pourquoi. Même les militaires venus mettre de l'ordre, protéger les personnes et leurs biens sont pris pour cible.
Dans la Békaa, un no man's land nouvelle version a vu le jour. On dirait que toute la haine du monde y a pris ses quartiers au grand dam d'une population des plus affables, qui n'en demandait pas tant, se contentant de labourer ses terres, veiller à ses vergers, vaquer en toute bonhomie à son quotidien, loin des voitures piégées et des missiles qu'on déverse sur sa tête.
Ailleurs, ce n'est pas plus brillant. Il est des endroits où il faut montrer patte blanche pour pénétrer. Quel cloisonnement d'une région et l'autre! Une sorte de méfiance où la malveillance à grande envergure ne s'est pas encore installée et n'a pas distillé son venin à toutes les couches sociales de notre Liban.
N'en déplaise à beaucoup, il y existe toujours un peuple bon, généreux, croyant, affable, serviable, éduqué, légaliste, imperméable au suivisme, à ses ors et ses horreurs. Il a gardé des mots liberté, souveraineté et indépendance leur sens profond, sans équivoque aucune et contre vents et marées, il tente de maintenir, arrimées les unes aux autres, les différentes régions de son pays.
À ceux qui se bousculent aux portiques du palais de Baabda à coups de discours, de rassemblements hétéroclites qui ne riment à rien, sauf à créer entre autres d'inextricables embouteillages, tancer la partie d'en face, remuer le couteau dans la plaie de la division, ce n'est pas l'étalage de biceps qui vous en donnera la clé.
Mais bien cette bonhomie de bon aloi, qui me fait revenir une trentaine d'années en arrière. À une époque où Bachir Gemayel avait conquis, et les cœurs et les foules avec son sourire bon enfant et son petit « Merci ».
Essayez donc « Bonjour ! ».


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