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Nos lecteurs ont la parole - Antoine Messarra

L’université et l’action*

Un collègue universitaire, qui a finalement décidé d'abandonner l'enseignement, me rapporte cette phrase terrible : « Celui qui sait agit, et celui qui ne sait pas... enseigne ! »
Certes, enseigner, éduquer, former est la plus grande et la plus profonde des actions, celles qui durent, se prolongent et se répercutent. Il faut toujours commencer par l'éducation. Aucun doute à ce propos. L'histoire et les expériences de sous-développement et de développement durable le montrent.
Mais le problème des universités d'aujourd'hui, dans un monde menacé par la brutalité et la décivilisation, est ailleurs. Dans quelle mesure les universités d'aujourd'hui et leur prolifération, partout et heureusement, sont-elles des agents de changement, vraiment civilisationnel, à la hauteur du dynamisme de la Renaissance du XVIe siècle, du siècle des Lumières, des ambitions de la grande Encyclopédie de Diderot et de la Nahda arabe ? Des agents et acteurs de changement civilisationnel ? Ou des usines de production de diplômés et de délivrance de diplômes ?
Il y a aujourd'hui un académisme qui a tout l'air scientifique, rigoureux, candide, mais qui camoufle le désengagement par rapport à la finalité fondamentale du savoir. Il ne s'agit pas de produire des sorbonnards, suivant l'expression péjorative des auteurs de la Renaissance du XVIe siècle, mais des humanistes.
Les humanistes de la Renaissance, tels que je les ai appris et connus en profondeur dans les classes secondaires, m'ont hanté depuis mon adolescence. Ils continuent à me hanter. J'ai dû payer cher plus tard, avec certains académiques sans horizons, ma volonté de « Penser avec les mains »,
suivant le célèbre ouvrage, en 1935 et oublié, de Denis de Rougemont.
Pourquoi soulever le problème aujourd'hui ? Nous vivons dans une région agressée par le sionisme qui a transformé Dieu en propriétaire et spéculateur foncier. Nous vivons avec des régimes fort spécialisés dans le chantage sécuritaire et diplomatique, qui terrorisent sur le terrain et s'acharnent par le discours sophistiqué et mensonger à accuser les terroristes. Nous vivons dans un monde qui, au plus haut niveau, devient sans gouvernance.
La Sorbonne ou des sorbonnards ? La question soulevée durant la Renaissance européenne du XVIe siècle est aujourd'hui d'une grande actualité, la plus chaude, la plus poignante, la plus décisive, pour une humanité qui se déshumanise et pour des citoyens massacrés au quotidien. Parallèlement, des intellos cogitent, sont préoccupés par le savoir soi-disant technique alors que, suivant l'expression de Bergson, l'humanité a besoin d'un supplément d'âme. Supplément de diplômes et de diplômés, certes, mais aussi supplément d'âme.
Les intellos d'un académisme bureaucratique se donnent bonne conscience avec l'illusion de faire. Ils sont les marginaux du monde d'aujourd'hui.
Par contre, les terroristes, les manipulateurs, les marchands du temple, qui ont envahi aujourd'hui tous les temples, connaissent très bien le terrain, agissent et minent le terrain et tous les acquis de la civilisation.
On s'est acharné, il y a des années, dans des cursus universitaires supérieurs à distinguer entre cursus « recherche » et cursus « professionnel ». Quelle décadence !
C'est un aspect, parmi tant d'autres, des sorbonnards d'aujourd'hui. Des recherches sont déconnectées des réalités vivantes, profondes, douloureuses ou positives et exaltantes. Il faudra revenir à la Sorbonne de la Renaissance, de la Nahda arabe et des grands humanistes.
Le savoir n'est pas démangeaison intellectuelle, mais responsabilité. Que signifie alors enseigner ? Pas seulement transmettre le savoir, et pas seulement le savoir-faire, mais le savoir-être, le savoir agir avec responsabilité. L'approche exclusivement par la compétence, dans le sens restrictif de compétence, est fort inquiétante.
Que signifie aujourd'hui enseigner dans l'overdose de tous les savoirs livrés à la consommation publique, instrumentalisés par des manipulateurs et des marchands du temple ? L'université d'aujourd'hui, face à la brutalisation du monde et à la décivilisation rampante, faillit à sa mission pour les générations à venir quand elle n'accorde pas autant d'importance au rapport humain, au savoir.
Enseigner, c'est la prescience, à la manière de Platon, l'accouchement à la manière de Socrate... ce qui induit une relation d'éveil, de découverte de talents et de nouveaux horizons, et pas seulement la transmission d'un savoir-faire technique.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil constitutionnel, professeur à l'USJ

*Le texte est un extrait d'une communication orale enregistrée au cours d'un débat.

Un collègue universitaire, qui a finalement décidé d'abandonner l'enseignement, me rapporte cette phrase terrible : « Celui qui sait agit, et celui qui ne sait pas... enseigne ! »Certes, enseigner, éduquer, former est la plus grande et la plus profonde des actions, celles qui durent, se prolongent et se répercutent. Il faut toujours commencer par l'éducation. Aucun doute à ce propos. L'histoire et les expériences de sous-développement et de développement durable le montrent.Mais le problème des universités d'aujourd'hui, dans un monde menacé par la brutalité et la décivilisation, est ailleurs. Dans quelle mesure les universités d'aujourd'hui et leur prolifération, partout et heureusement, sont-elles des agents de changement, vraiment civilisationnel, à la hauteur du dynamisme de la Renaissance du XVIe siècle, du...
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