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Nos lecteurs ont la parole - Nathalie Saad

Cut... cut...

Je l'observais dans la glace: muni d'une énorme paire de ciseaux, il fauchait sans pitié mes longues mèches ondulées. Je n'ai pas bronché, ni sourcillé, ni rouspété. Je l'ai laissé faire. C'était moi d'ailleurs qui le lui avais demandé. Je ne me suis même pas ravisée à la vue des mèches qui tombaient, telles des feuilles mortes, sur l'affreuse tunique avec laquelle on m'avait recouvert le reste du corps et sous laquelle disparaissaient mes courbes...
J'ai jeté un coup d'œil au miroir: je ne ressemblais plus à une femme ni à un homme non plus. J'étais une forme indescriptible. Ni ovale, ni ronde, ni carrée, ni hexagonale, ni rectangulaire, ni longitudinale. Une forme qui ne cessait de changer de forme comme les nuages. Soudain, je ne voulais plus être une femme. D'ailleurs, je ne désirais pas être non plus un homme. Je ne voulais plus descendre ni d'Ève ni d'Adam. Je me bouchais les oreilles, excédée par les discours stériles sur la nudité: la dissimuler ou la montrer pour provoquer? Allez, cut... cut! Et que tombent mes mèches comme des «feuilles de vigne»! Manger le fruit interdit ou s'en abstenir? Moi je préfère me rabattre sur un plat de feuilles de vigne et de côtelettes comme le prépare si bien ma mère. Autrefois aussi ma grand-mère, mais elle est décédée il y a longtemps, sans me dire qui est coupable du péché originel. Où finit le Bien? Où commence le Mal? Où est la frontière entre les deux? Adam et Ève deviennent une seule chair. Ils ne font qu'un. Adieu éden! Adieu paradis perdu (au moins eux l'avaient trouvé...)! Adieu Liban, pays de l'encens et du miel!
Non, je ne veux plus être du Liban ni de nulle part d'ailleurs. J'ai soif et tout n'est que mirage. La terre se craquelle et les plaques tectoniques bougent. De nouveaux continents se forment. Des terres neuves émergent comme remodelées par une paire de ciseaux invisible.
Je jette un autre coup d'œil à la glace: la paire de ciseaux brille. Allez, cut...cut toutes ces mèches fourchues! Elles sont fatiguées comme moi des rites et des religions. Circoncision, excision. Le pénis mutilé autant que le vagin...
Je ne descends ni d'Ève ni d'Adam.
Je descends vers la mer. J'y cours à bras ouverts. J'emprunte le même chemin que celui des premiers êtres vivants il y a 3 ou 4 milliards d'années. Mais cette fois à l'envers, de la terre vers l'océan. À mesure que je m'approche de la Grande Bleue, je perds mes membres et mes organes. En m'immergeant dans l'eau, je n'acquiers pas la forme d'une sirène avec une queue de poisson. Je me transforme en minuscule embryon qui flotte, serein, dans le ventre de sa mère. Embryon si menu qu'il est impossible d'en distinguer le sexe. La paire de ciseaux brille dans la glace. Allez, cut...cut...coupe le cordon ombilical! Libère-moi de toutes ces chaînes qui m'empêchent de rejoindre la mer et de m'approcher du mystère de la vie.
Je ne veux être ni femme ni homme. Ni attaché(e) à aucun port, ni à aucun sort.
Je ne veux être ni du Liban ni de Honolulu.
Moi je veux juste être!

 

Je l'observais dans la glace: muni d'une énorme paire de ciseaux, il fauchait sans pitié mes longues mèches ondulées. Je n'ai pas bronché, ni sourcillé, ni rouspété. Je l'ai laissé faire. C'était moi d'ailleurs qui le lui avais demandé. Je ne me suis même pas ravisée à la vue des mèches qui tombaient, telles des feuilles mortes, sur l'affreuse tunique avec laquelle on m'avait recouvert le reste du corps et sous laquelle disparaissaient mes courbes...J'ai jeté un coup d'œil au miroir: je ne ressemblais plus à une femme ni à un homme non plus. J'étais une forme indescriptible. Ni ovale, ni ronde, ni carrée, ni hexagonale, ni rectangulaire, ni longitudinale. Une forme qui ne cessait de changer de forme comme les nuages. Soudain, je ne voulais plus être une femme. D'ailleurs, je ne désirais pas être non plus un homme....
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