Voici jaillir le soleil printanier qui réchauffe des cœurs qui n'ont pas eu trop froid cette année... L'amandier retrouve sa belle tenue rose et l'oranger exhale une brise rafraîchissante. C'est le printemps, c'est la résurrection du Christ et de la nature. Passant par les métamorphoses de la nature aux fêtes célébrées au culte d'Adonis, le printemps, dès l'Antiquité et jusqu'à nos jours, regorge de toutes sortes de rituels. Mais il existe encore deux célébrations qui, quoiqu'elles soient fêtées à d'autres dates dans d'autres pays, continuent d'être fêtées simultanément au Liban. Puisqu'on a longtemps lié la renaissance des figures de la mythologie et de la religion à celle de la nature, il existerait peut-être un lien entre la fête des Mères et celle des Profs : mères et profs vivent dans le don. Donner vie ou donner à voir, enseigner l'amour ou les disciplines... Qu'importe, pourvu qu'on soit dans le don et qu'on tende la main pour initier et instruire l'enfant, l'élève. Surtout l'instruire afin de l'aider à tracer son chemin.
Quant à l'enseignant, il demeure toujours le détenteur de pouvoir et du savoir, malgré toutes les infos qui inondent Internet, car il est non seulement sachant, mais aussi savant. L'enseignant, c'est cet être conscient qui déborde de connaissance et de science, tellement doué par le partage du savoir qu'il choisit et trace un chemin d'amour, de lumière et de passions. Comment célébrer la fête des Profs sans se rappeler les rituels en l'honneur des dieux ? Comment ne pas sacraliser le prof alors qu'«il influence l'éternité » ? En effet, « il ne peut jamais dire où son influence s'arrête » car il nous donne la torche du feu prométhéen et nous apprend à bénir la lumière en ouvrant les rideaux et en dépassant les obstacles. Ainsi, il devient, comme le vin, « le libérateur de l'esprit et l'illuminateur de l'intelligence », comme dit Paul Claudel.
En cette fête sacrée, on honore les enseignants. On leurs offre, au fil d'un seul jour, cadeaux et fleurs, alors qu'ils ne cessent de nous offrir les cadeaux les plus précieux et font fleurir constamment nos esprits. En cette fête sacrée, j'aimerais consacrer mots et reconnaissance à une catégorie spécifique de professeurs : ceux qui enseignent les sciences humaines et les arts. Ce sont les profs de littérature, de langues, de traduction, de philosophie, d'histoire, de musique, de cinéma, etc. Certes, les autres sciences sont nécessaire, mais, comme dit Rabelais qui fut écrivain, médecin et prêtre : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » Malheureusement, la plupart des étudiants d'aujourd'hui se tournent de plus en plus vers les sciences médicales, l'économie et la gestion, et se moquent des sciences humaines, des livres et de la lecture, ne sachant pas, hélas, que c'est « avec des mots qu'on a bouleversé la terre », comme dit Musset. Il est où alors, le prof de littérature ? En train peut-être d'initier un monologue dans une salle dont le nombre de spectateurs diminue d'année en année ? C'est ridicule de faire le bac littéraire ! Et c'est moche de faire la littérature ou la philo, mais c'est encore pire de les enseigner. Comment faire comprendre aux gens que c'est la « conscience » dont parle Rabelais – et qui est déjà difficile à appréhender, donc difficile à enseigner – qui fait que le monde vibre de pensées, de beauté et d'enchantement ? Mais « on ne lit pas et on n'écrit pas de la poésie parce que c'est joli. Nous lisons et écrivons de la poésie parce que nous faisons partie de la race humaine; et que cette même race foisonne de passions. La médecine, le droit, l'ingénierie, l'économie et la gestion sont de nobles disciplines nécessaires à la survie de l'humanité. Or, la poésie, la beauté et l'amour... c'est ce pour quoi nous vivons », comme dit brillamment le prof de littérature dans le célèbre film Le Cercle des poètes disparus.
Enfin, comment pourrait-on remercier son prof ? Si seulement ces petits cadeaux de rien du tout, ces mots et ces fleurs pouvaient traduire une reconnaissance infinie face à ce don infini et intarissable. Mais avec la reconnaissance, nous promettons à nos Prométhée d'agrandir le cercle et d'être toujours présents car un prof n'est pas sans ses étudiants, et vice versa. Nous serons présents dans les salles, dans les couloirs, dans la cour, dans la classe où l'estrade devient autel, où le livre devient sacré et où le prof devient, comme il se doit, avant tout respecté puis vénéré, car il est le créateur et le sculpteur qui ne modèle pas nos esprits à sa guise ou dans le cadre d'un certain dogme, mais, au contraire, nous fait « plonger au fond du gouffre/Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ! ».
Sissi BABA


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