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Moyen Orient et Monde - Analyse

L’Ukraine post-Ianoukovitch, un sérieux problème pour le Kremlin

Le grand rêve de Poutine portant sur un gigantesque espace économique regroupant les ex-républiques soviétiques est peut-être bien réduit à néant.

Une femme pleure sur la place de l'Indépendance , à Kiev, le 24 février 2014. AFP / BULENT KILIC

Les bouleversements politiques en Ukraine placent le président russe, Vladimir Poutine, devant des choix difficiles. La chute de Viktor Ianoukovitch prive le maître du Kremlin d'un allié crucial, qui lui permettait de maintenir l'Ukraine, berceau de la civilisation russe, dans ce qu'il considère comme l'orbite de Moscou. Son grand rêve de mettre en place un gigantesque espace économique regroupant autant que possible d'anciennes républiques soviétiques, pour contrer la puissance de la Chine et des États-Unis, est peut-être bien réduit à néant.


Se lancer dans une surenchère avec l'Union européenne pour garder les faveurs de l'Ukraine serait risqué. Moscou peut difficilement proposer plus que le plan de 15 milliards de dollars offert à Kiev en décembre dernier. Et des mesures plus énergiques, comme la prise de contrôle des régions russophones de l'est ukrainien, risqueraient de déclencher un conflit bien plus grave. Pour l'heure, M. Poutine n'a fait aucune déclaration publique, même s'il a eu au téléphone le président américain Barack Obama et la chancelière allemande Angela Merkel. Le maître du Kremlin a veillé à rester silencieux jusqu'à la clôture, dimanche soir, des Jeux olympiques d'hiver à Sotchi, en territoire russe.


De leur côté, les manifestants du Maïdan à Kiev attendent anxieusement de savoir ce qu'il va faire. « Nous savons tous que Poutine aime l'ingérence », déclare un manifestant de 25 ans, Alexeï Tsitoulski, originaire de Crimée, une région qui était russe avant d'être donnée à l'Ukraine en 1953 par Nikita Khrouchtchev, lequel était ukrainien. « S'il décide de chercher à s'emparer de régions comme la Crimée ou d'autres régions de l'Est, nous irons nous battre. Nous ne permettrons pas que l'Ukraine soit scindée en deux », dit-il. Pareille déclaration illustre à quel point les enjeux sont importants au moment où M. Poutine cherche à sauver la face dans la partie d'échecs géopolitique en cours en Ukraine, partie que, jusqu'à la semaine qui vient de s'écouler, il semblait en train de gagner. Washington a prévenu dimanche que l'envoi de troupes russes en Ukraine serait une « grave erreur ».

 

(Reportage : Les Ukrainiens découvrent, bouche bée, le train de vie luxueux de leur ex-président)

 

Moyens de pression
M. Poutine avait remporté une victoire décisive en novembre dernier quand M. Ianoukovitch avait refusé de signer un accord de partenariat avec l'UE et avait préféré renforcer les relations économiques de l'Ukraine avec Moscou. C'est à ce moment-là que la Russie a débloqué le plan d'aide de 15 milliards de dollars pour une Ukraine fortement endettée et s'est engagée à baisser les prix du gaz russe exporté vers Kiev. Mais M. Ianoukovitch était la cheville ouvrière de cet accord et sa chute le remet en question. Les dirigeants de ce qui était jusqu'à ces derniers jours l'opposition ukrainienne, comme nombre de manifestants de Kiev, veulent un rapprochement avec l'UE et redoutent d'être de nouveau « aspirés » vers la Russie.


Moscou peut, comme moyen de pression pour maintenir Kiev dans son orbite, bloquer les fonds d'aide ; ces derniers jours, la Russie a laissé entendre de plus en plus ouvertement que cela pourrait être le cas. L'autre moyen de pression serait d'augmenter les droits de douane sur les produits importés d'Ukraine. Le ministre russe des Finances, Anton Silouanov, a déclaré dimanche que Moscou ne débloquerait la deuxième tranche du plan d'aide, tranche d'un montant de deux milliards de dollars, que lorsqu'un nouveau gouvernement serait en place à Kiev. Hier, le ministre russe de l'Économie, Alexeï Oulioukaev, a été plus loin, menaçant ostensiblement d'augmenter les droits de douane sur les produits en provenance d'Ukraine. Par la voix du commissaire aux Affaires économiques et monétaires, Olli Rehn, l'UE a répliqué en promettant une « aide importante » si le prochain gouvernement ukrainien se tourne vers l'ouest plutôt que vers l'est. Le chef du Foreign Office britannique, William Hague, a lancé cette mise en garde : « S'il y a un plan d'aide économique, il sera essentiel que la Russie ne fasse rien qui soit susceptible de le saper. »


Moscou a adressé un autre signal en dépêchant le député Alexeï Pouchkov, un fidèle de M. Poutine, à la réunion des dirigeants des régions russophones qui s'est tenue samedi à Kharkiv, dans l'est de l'Ukraine. Les dirigeants de ces régions ont annoncé qu'ils ne reconnaissaient plus les décisions prises par le Parlement national, défi qui pourrait abonder dans le sens de la Russie si le Kremlin a des velléités d'annexion. Car M. Poutine peut-il accepter une défaite aussi humiliante alors qu'il semblait l'emporter il y a quelques jours encore en Ukraine ? Cela serait un coup particulièrement dur pour lui alors même que son grand succès diplomatique de 2013 – l'accord de la Syrie qu'elle livrerait ses armes chimiques – semble désormais contrecarré par la lenteur de l'évacuation de ces stocks d'armes.

 

(Lire aussi : Ianoukovitch recherché pour « meurtres de masse »)

 

Instabilité en Russie ?
Si l'Ukraine se tourne en effet résolument vers l'UE, un tel revers diplomatique pour le maître du Kremlin pourrait jouer sérieusement en sa défaveur en Russie même. La participation de l'Ukraine, avec son grand marché et ses ressources minérales, est en effet capitale à la réussite du projet d'Union eurasienne auquel tient M. Poutine. Une perte d'influence de Moscou en Ukraine serait difficile à accepter pour les Russes, qui considèrent ce pays ni plus ni moins comme un vassal de Moscou. Dans le domaine militaire aussi, la Russie peut s'inquiéter : d'une part de l'éventuelle volonté de l'Ukraine de demander à intégrer l'OTAN et d'autre part d'une remise en cause du statut de la base de Sébastopol (Crimée), où se trouve la flotte russe de la mer Noire, qui donne à la Russie un accès direct à la Méditerranée.


De plus, la victoire des manifestants du Maïdan à Kiev est suivie avec un grand intérêt par les adversaires politiques de M. Poutine, dont les grandes manifestations de l'hiver 2011-2012, pour protester contre le résultat des législatives, s'étaient essoufflées peu à peu. Avertissant que ces manifestants-là pourraient tôt ou tard redescendre dans la rue, l'un des chefs de file de l'opposition russe, Boris Nemtsov, écrit ceci : « Poutine a davantage de moyens financiers (que Ianoukovitch) et les gens, ici, sont patients. Mais leur patience n'est pas non plus infinie. »

 

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