La statue de l'Émigré libanais à l'entrée est de Beyrouth, tournant le dos au Liban et observant l'étendue de la mer, nous rappelle tous les jours que nous sommes un peuple d'éternels migrants. Que cela fait partie de nos mœurs que de faire ou refaire nos vies sous d'autres cieux plus cléments. Que finalement, on ne peut pas faire grand-chose pour lutter contre son destin.
Un petit rappel de l'histoire contemporaine du Liban confirme cette tendance que nous avons, nous, habitants de la côte ou du Mont-Liban, de l'Anti-Liban ou des vallées qui les séparent, nous, Libanais.
D'ailleurs l'émigration, indissociable de notre histoire, est un phénomène qui nous unit à travers les religions, les confessions et les classes sociales.
Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la crise économique au Mont-Liban et les tensions religieuses entre chrétiens et musulmans ont poussé bon nombre de Libanais à prendre le large.
Selon le Carim (Consortium pour la recherche appliquée sur les migrations internationales), les estimations de ce nombre varient entre 350 000 et 500 000 individus, soit plus de 20 % de la population entre 1880 et la fin de la Première Guerre mondiale.
À cette époque, la tendance était plutôt vers l'Amérique latine principalement, mais aussi vers les États-Unis et l'Europe.
Durant le XXe siècle, de nouvelles vagues d'émigration ont été enregistrées surtout à partir de 1975. Les destinations ont varié, l'Australie, l'Afrique et les pays du Golfe se sont ajoutés à la liste durant les années 50 et 60.
Soyons réalistes en prédisant que le XXIe siècle observera lui aussi des flux migratoires substantiels.
À nos concitoyens qui prennent leur clavier pour nous faire part de leur tristesse ou de leur soulagement de quitter le pays, leurs amis et leurs familles,disons ceci : Nous comprenons ce qui vous mène à faire le choix cornélien entre la raison de chercher un avenir meilleur et le cœur de partager le sort du Liban.
Vous n'êtes ni les premiers ni certainement pas les derniers à sauter le pas.
Que vous ayez trouvé votre voie qui mène hors des frontières est une bonne chose pour vous. Peut-être. On pourra en reparler dans dix ans, lorsque l'ivresse du départ et l'importance que l'on se donne pour avoir pris l'avion se seront estompées.
On en reparlera lorsque vous aurez découvert les petits défauts de toute ville et de tout pays dans lesquels vous vous installerez.
Les odeurs âcres des métros de Paris, Londres ou New York. Les voisins qui ne disent pas bonjour. Les allusions racistes. Le regard orientaliste en Occident, et le ridicule des pseudo-occidentalisés en Orient. L'étroitesse des appartements de Paris, la démesure des gratte-ciel de Dubaï.
En attendant, nous ne pouvons que vous souhaiter bon courage et vous conforter dans vos choix tant professionnels que personnels.
Mais il reste quand même un petit point à clarifier. Nous autres, qui demeurons attachés à ce pays qui nous le rend si mal, allons continuer à vivre, à survivre, au milieu du chaos, humant les odeurs de vaches et de déchets ménagers, intoxiqués par des pollutions intellectuelles et audiovisuelles.
Nous continuerons à nous plaindre de nos propres choix, et à nous laisser mener, dociles, à l'abattoir des intérêts politico-mafieux.
Cela est d'autant plus frustrant pour ceux d'entre nous qui ont tout lâché pour revenir vivre ici, dans ce pays qui nous a vus grandir et que nous avons vu dépérir.
Nous sommes tous conscients de la merde qui nous entoure, ce serait donc gentil d'éviter de cracher dans la soupe en partant parce que ceux qui restent, il en faut, n'ont pas fini de déguster.
Marwan TIBI


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