Heureux qui part, qui quitte ne serait-ce que pour quelques jours... Quitter le stress, l'inquiétude, la colère rentrée et la sourde révolte. Partir pour mieux revenir. Se rendre compte, quelques jours, qu'une autre vie est possible, légère, insouciante, libre. Une soirée au théâtre. Sur scène, deux légendes des planches, Jean Piat, Marthe Villalonga. Un siècle et demi à eux deux. Lui, léger, cabotin, l'œil toujours bleu, aussi séducteur. Elle, mutine, combative, acérée.
Au sortir du spectacle, c'est moi qui sentais les années me peser. Et c'est là qu'on se rend compte de la vacuité de notre système et de notre société. Car que réservent le quotidien et l'avenir aux seniors du Liban? Il suffit de regarder autour de soi pour voir leurs pairs occidentaux profiter enfin de la vie, se reposer, voyager, alors que les seniors libanais sont souvent contraints de continuer à travailler, avec parfois des emplois inadaptés à leur condition, et ce afin de ne pas manquer de l'essentiel. Car l'État les ignore. Pas de retraite, pas d'assurance, pas la moindre aide. Laissés-pour-compte pendant des années, ils alimentent les caisses de l'État en cotisations diverses mais le moment venu il ne leur reste plus rien ou si peu. Heureusement qu'il y a l'esprit de famille pour les maintenir rois de leurs foyers, et souvent la solidarité des voisins et leur discrète sollicitude. Il y a ceux qui travaillent encore et il y a les autres. Ceux pour qui la vie s'est arrêtée avec la dernière fiche de paye. Ceux-là se calfeutrent chez eux et referment doucement la porte de la vie. Plus rien ne les touche ou les intéresse. Et leur vie s'écoule alors du lit à la fenêtre. Leur santé décline à vue d'œil et les jours s'accumulent à la vitesse de la lumière sur leurs visages et silhouettes. il y a aussi ceux qui «habitent» des «maisons de retraite» où il n'y a rien à faire du matin au soir à part compter les minutes qui s'égrènent, en espérant une visite qui viendra peut-être ou pas. Et il y a enfin ceux qui feraient honte à n'importe quelle nation civilisée, qui sortent à la nuit tombée pour pas qu'on les voie. Qui rasent les murs pour prendre le moins de place. Qui fouillent les poubelles, le dos tourné aux passants. Et qui vont mourir de faim et de froid, le plus discrètement possible, sous un pont ou un porche.
Tout ça dans un pays où il existe un ministère dit des Affaires sociales – dont personne ne veut d'ailleurs. Comment les blâmer quand on voit la mine épanouie de Son Excellence le ministre qui ,à 43 ans, porte à lui seul la misère de son pays sans pouvoir rien y changer parce que l'argent lui manque, les jours sont trop courts, les nuits trop blanches et la tâche immense! Petit ministère insignifiant en apparence. Poste mineur pour Affaires majeures. Alors évidemment, c'est magnifique d'avoir découvert du gaz dans notre Grande Bleue et de l'or noir dans nos plaines fertiles; c'est exaltant de nous promettre du jus continu dans nos lignes et une ligne à grande vitesse entre nos deux pôles. Mais ce serait tellement, tellement mieux de nous assurer nos vieux jours. Comme nous avons assuré les leurs...


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