Rêver n'est pas interdit. Loin de là ! Rêver est une façon de projeter dans un futur éventuel une vision d'avenir, un monde en puissance, aussi fou ou démesuré soit-il.
J'ai rêvé ainsi l'autre soir de ma ville natale en l'an 2100, telle que je l'observerai à partir du point où mon esprit flottera sans doute de quelque part. Et j'ai vu Beyrouth transformé en une sorte d'eldorado mythique, architecturé en masses bétonnées et vitrées, montant à l'assaut de la voûte céleste, dardant ses antennes jusqu'à sept ou huit cents mètres au-dessus du sol. Un Beyrouth devenu le Hong Kong ou le Singapour du Moyen-Orient. Une métropole dense et gigantesque s'étirant le long du littoral, depuis Tyr jusqu'à Tripoli. Abritant pas moins de dix millions de citadins de nationalités et d'ethnies diverses. Syriens, Palestiniens, Irakiens, voire Turcs ou Iraniens y gigoteront dans un tourbillon d'activités allant de la combine financière multitriangulaire jusqu'à l'artisanat de quartier, en passant par toutes sortes d'offres, agroalimentaires, ménagères, informatiques, mécaniques, domestiques ou sanitaires. Sans oublier, bien entendu, les montages machiavéliques pour banques, compagnies d'assurances, filières de blanchiment et courtages de tout acabit.
L'ensemble nécessitera une douzaine de langues dont l'hébreu, et sera téléguidé de tous les coins de la planète par les décideurs de la politique mondiale, les souverains pontifes de l'économie internationale et ceux des doctrines religieuses... fussent-elles monothéistes, boudhistes ou athéistes...
Comme à Hong Kong, les rues y seraient totalement interdites de stationnement. On circulerait en train aérien, suspendu entre les gratte-ciel, en taxis a propulsion électrique ou en motos à batterie. Les cafés, les restaurants s'étageront par grappes avec vue sur une mer bleue. Les hôtels, les casinos envahiront le panorama jusqu'aux collines environnantes et les innombrables lieux de loisir, plages et bordels compris, seront régis par des sociétés sans nationalité précise pourvu qu'elles collaborent à alimenter en liquidités un trésor national étroitement surveillé par une banque du Liban aux pouvoirs surmultipliés.
J'ajouterai que la ville n'aurait plus de centre et que, géographiquement parlant, il s'agirait d'une île. Car, de toute évidence, on se serait souvenu entre-temps du vieux plan Écochard qui voulait élargir le lit du fleuve de Beyrouth et le prolonger par un grand canal jusqu'à déboucher sur la côte sud de la ville. De minuscules bateaux, passant sous des ponts métalliques à l'allure dégagée, y feraient une navette façon métro, desservant du coup toutes les zones alentour.
Les jardins seraient suspendus et les serres productrices de fruits et légumes iraient se nicher au sommet de terrasses ventées, réchauffées par le soleil radieux que les transformations politiques et sociales n'ont jamais pu égratigner.
L'art aussi s'y taillera une place. Grand ou populaire, on le retrouvera au théâtre ou au cirque, traduit en musique orchestrée ou en tapage musical, en chants, bruitages, déhanchements ou contorsions sur les scènes et les écrans. La culture, faute de profondeur, flottera ainsi plus aisément dans l'air. Ce qui fera la fierté de tous les descendants de nos marionnettes actuelles, politiciens magouilleurs ou danseurs avec les stars.
Il y aura bien un chef d'État, qui ne présidera qu'aux banquets, aux secrets bancaires et aux formes bancales de nos expressions. Vous vous demanderez, sans doute, où auront passé les centaines de problèmes auxquels les Libanais d'hier étaient confrontés : électricité, ordures, politique et corruption. La réponse est simple : le désordre aura changé de camp.
Lorsque le dernier des voyous ou le premier des terroristes se retrouvera noyé dans les flots de dollars ou d'euros, lorsque le pétrole sera soutiré des fonds méditerranéens et le gaz distribué gratuitement jusque dans les chaudières privées, s'émousseront progressivement les rancœurs, les protestations, la soif de pouvoir et même... le fanatisme.
Il n'y aura plus d'autre déesse que la jouissance, et l'on ne songera plus à aller rejoindre dans l'au-delà les « houriyates » qui garniront à profusion et à bon prix trottoirs et garçonnières.
Me reviennent à ce propos deux souvenirs de ma jeunesse : le premier est un refrain sorti de je ne sais où et qui claironnait ceci : « Vercingétorix, né sous Louis-Philippe, battit les Chinois à Roncevaux... ». Et la seconde, je ne sais trop pourquoi : L'inferno di Dante !
La Macédoine ne sera plus dans les Balkans, mais sur le littoral riant et grinçant de ce qui fut, un jour lointain, le Liban de papa.
Au moins en aurions-nous fini avec les élections programmées ou annulées, les prolongations de mandats, les jalousies de clan, les zizanies de famille et toute la cacophonie infernale qui nous submergeait...
Réveillé à sept heures du matin, encore ébloui par ma vision nocturne, je me suis commandé allègrement une tasse de thé et une man'ouché...
Il faut croire que les phantasmes aussi aident à décrypter les réalités.
Vive le Liban !


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef