Tiens donc! Un rapport confidentiel vient nous révéler que le régime syrien s'est livré de manière systématique à des assassinats de prisonniers! L'ex-procureur Desmond da Silva qui s'est penché sur la question nous certifie que les «photos des corps émaciés rappellent ceux des camps de concentration nazis». Mais les mauvais traitements, même sous le Baas, n'impliquent pas nécessairement la liquidation des suppliciés. Or le rapport «César» vient nous confirmer que les victimes étaient exécutées, dans une vaine tentative d'effacer les traces des méfaits. Une question ancillaire cependant: pourquoi est-ce que les moukhabarate ont procédé à un travail de recensement photographique méticuleux, pourquoi cet acharnement bureaucratique comme à l'époque de la Shoah? Il semble, entre autres raisons, que les tortionnaires devaient confirmer à leur hiérarchie que leur mission était accomplie.
En l'espèce, le «César» n'est pas un césar de comédie. C'est le nom de guerre d'une source anonyme qui a fourni cinquante mille photos relatives à onze mille prisonniers morts en détention dans les geôles syriennes entre 2011 et 2013, photos qui témoignent de leur liquidation systématique par la faim, la torture ou l'assassinat. Et ce n'est qu'un bout visible de l'iceberg, puisque la fuite ne concerne qu'une région du pays et qu'on est sans nouvelles du sort réservé à quarante mille autres disparus croupissant dans les geôles des quinze services (de sécurité) qui se partagent la sale besogne sur le terrain.
Qui s'en doutait? Qui l'aurait cru, voulez-vous dire? Quand on songe que l'article 391 du code pénal syrien dispose que toute personne ayant fait usage de violence à l'encontre d'une autre personne, pour obtenir d'elle des aveux ou des renseignements, est passible d'une peine d'emprisonnement de trois mois à trois ans et d'une peine minimale d'un an de prison lorsque les actes de violence ont entraîné une invalidité ou des blessures! Dans un pays aussi légaliste que chez nos voisins, c'est de quoi surprendre! Mais pas plus le susdit article 391 que l'article 5 de la déclaration universelle des droits de l'homme ou que l'article 3 de la déclaration des Nations unies sur la protection de toutes les personnes contre la torture (1975) ne semblent avoir affecté une pratique dont l'emblème et le lieu de mémoire restent, dans nos esprits et depuis des décennies, la sinistre prison de Mazzé, le pendant d'Abou Ghraïb en Irak. Car à chaque pays sa marque déposée: à Guantanamo, les détenus sont enfermés dans des cages, au pays Danakil, les ennemis étaient châtrés, chez les Sioux ils étaient scalpés, et en Syrie on torture à tour de bras comme on marque les bêtes au fer rouge.
Pour Amnesty International, cette pratique fait partie de la stratégie de sécurité des autorités qui cherchent un résultat précis comme la signature d'aveux, la renonciation à ses convictions ou la dénonciation de ses parents et amis. La torture est une institution; la pratiquer, c'est recréer des rapports primitifs de maître à esclave, c'est déprécier le persécuté à ses propres yeux et c'est lui dénier son humanité. Avoir recours à la torture, c'est également délimiter un territoire, se l'approprier, y légiférer à titre exclusif et y imposer sa loi.
Ou Bachar, ou rien. N'osant guère se mesurer à Israël, sa dictature se contente de tyranniser les individus désarmés, sans autre recours que l'appel à la pitié. La Syrie est le lieu de la terreur d'État, où tout relève de Big Brother. C'est un pays qui porte la griffe du Baas arabe et socialiste.
Toi qui te rends à Damas ou à Hama, tu dois assimiler que tu relèves, une fois la frontière traversée, d'un autre ordre, celui de l'arbitraire et de l'inhumanité. Comme un fauve délimite son domaine en y déféquant, des tortionnaires ont territorialisé une Syrie comme pour la livrer symboliquement aux professionnels du crime et de l'asservissement. Ils laisseront leurs stigmates à Alep, à Deraa et ailleurs comme ben Laden l'a fait sur ce qu'on appelle désormais Ground Zero, à New York.
Trente et une méthodes de torture ont été recensées selon un rapport d'Amnesty International, dont les fameux abd al-aswad et bissat el-rih. Quand la victime a affaire au premier instrument, elle est assise sur un appareil qui, une fois branché, lui introduit une lame de métal chauffé dans l'anus. Dans le deuxième cas de figure ou «tapis volant», la victime est ligotée sur une planche en bois puis battue et soumise à des décharges électriques.
Charmantes perspectives quand on songe que deux ministres des Affaires étrangères, le Libanais (inutile de dire son nom) et le Syrien (Walid Moallem) plaident la cause des promoteurs de ces vilenies à Montreux. Mais alors, et surtout, que la communauté internationale ne vienne pas s'émouvoir; elle a toujours su de quoi étaient faits les régimes Assad père et fils. Par l'accord de Taëf, elle avait livré le Liban et les Libanais pieds et poings liés à des gens des plus respectables.


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