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Culture - Spectacle

« Fatmeh » de Ali Chahrour, ou l’incantation des corps des femmes arabes en transe

Deux femmes arabes en noir, voilées ou dévoilées, dansent. Comme les femmes du Golfe et les couleuses de nombril. Avec des attitudes de tragédiennes grecques. Images sensuelles pour une Arabie sensuelle et en deuil. Tel est le spectacle « Fatmeh » de Ali Chahrour au théâtre al-Madina.

Quand les femmes s’expriment pour parler de la vie. Photo Haera Slim

Silhouette en voiles noirs tel un corbeau femelle se profile sur une mer de sable happée par une nuit aux étoiles luisantes. Si la superbe affiche signée Abraham Zeitoun a des promesses alléchantes pour le travail chorégraphique de Ali Chahrour, le spectacle donné, sans les atteindre, s'en approche toutefois intimement.
Monde oriental revisité, saisissant dès les premières images. Des images de danse «sharqi» (orientale) qui surgissent, en toute simplicité, avec force et intensité.
Sur une scène nue, avec un long filet de lumière pour ligne d'horizon et un cercle solaire blanc comme une vue d'un couchant lointain, deux femmes s'attifent lentement, comme pour un sombre rituel, de grands pans de soie noire. Filles d'Ève, mère et filles, amoureuses saphiques, personnages aux psychés se fondant l'un dans l'autre, femmes dans la tranchée d'un même combat, c'est tout cela à la fois. Peut-être.
L'important n'est pas dans le détail sourcilleux et les précisions comptables. Pas plus que le rapport de leurs corps, lianes souples qui se tortillent comme des serpents en chaleur, avec la société, la culture, la religion ou tout autre environnement ou aspect de la vie. Car, après tout, une danse n'est qu'une suggestion. Suggestion lascive ou colérique, soumise ou révoltée d'un corps à l'éloquence domestiquée, codée, offerte par bribes, mesure ou démesure. En déhanchement, ondulation du ventre, pirouette, jeux de jambes, de mains, de cheveux, de bassin...
Ne reste par conséquent que cet univers diffus et tétanisant de beauté, de sensualité, de provocation, de désir, de mouvement. Mais aussi d'audace, de révélation, de contestation ou d'euphorie, sans mots. Comme une chanson sans paroles. Atmosphère vénéneuse et insidieuse qui saisit le spectateur au gosier dès le premier instant et le plonge dans un espace intemporel où musique orientale (excellente bande-son et sélection de Sary Moussa) et corps en transe ont à certains moments des étincelles aveuglantes
de séduction.
D'abord cette autoflagellation, geste mortificatoire d'une main qui cogne la poitrine. Une danse où l'on bat sa coulpe, à grands et violents aplats, comme des gifles systématiquement assénées au creux des clavicules. Avec des cheveux longs dénoués, rejetés en avant et en arrière, signe d'intégration sociale ou de rébellion. Cheveux livrés au vent en un geste presque hystérique et mécanique, mais où la sensualité, la luxure et la volupté sont perceptibles et sous-jacentes.
Des cheveux magnifiques dans leur cascade, leur opulence et leur reflet sous les sunlights. Des cheveux qui auraient fait mourir de jalousie Absalom, lui qui est justement mort pendu à cause de ses cheveux pris, dans sa course folle sur un cheval, dans les branchages d'un chêne.
Dans une vision presque onirique, conçue comme des tableaux surréalistes, ces deux femmes (superbes créatures qui ont les visages et les corps d'Umama Hamido et Rania Rafei) évoluent aux rythmes et cadence, intenses et paroxystiques, d'un «daff» ou les déchirantes envolées pour un amour dévorant, dissolvant d'Oum Kalsoum. Oum Kalsoum, dont la voix est déjà à elle seule une foudroyante charge d'émotion. Oum Kalsoum, astre de l'Orient en cette nuit où la lune graduellement s'évanouit ici sur une Arabie aux frontières floues. Et où, comme Salambô
invoquant les Baals, deux femmes, en une voix unie, dos tourné au public, placent leur destinée aux mains d'une société, d'un amour, d'une famille, d'une religion.
Qu'elles tournent comme des toupies folles, tels des derviches tourneurs, ou jouent du bassin comme de lascives danseuses de ventre (baladi ou saïdi!), qu'elles se vautrent sur le plancher de douleur et qu'elles se pétrifient comme des statues de déception, ces deux bacchantes orientales, vestales d'un ordre à établir, ont une inépuisable énergie. Incantatoires et chargés de sortilèges sont leurs gestes. Dans leur amplitude, leur emphase, leur théâtralité, leur mystère. Et c'est en véritable morceau de bravoure que Ali Chahrour clôt ses tableaux mouvants.
Dos aux spectateurs, droites, enlacées comme pour une indéfectible solidarité, les deux femmes, sur les mesures d'une musique prenante et marquée, avancent à reculons, penchées, en jouant des reins, en mouvement circulaire, avec un popotin sémillant dardé sous les feux de la rampe. Le public en est resté pantois ! Tandis qu'à l'arrière-fond de la scène apparaissait le monde menaçant dont elles s'éloignent, clopin-clopant, entre terreur et joie, libération et crainte.
Ali Chahrour a sans nul doute, par le biais d'une histoire dont on ignore la trame réelle (mais peu importe le prétexte), voulu revisiter le monde de la danse arabe féminine. Pari gagné. Grave, bien ficelé, sensuel, d'une sensibilité à fleur de peau, ravageur dans ses placides dénonciations, malgré quelques petites redites, le spectacle vaut le détour.
Sous sa férule de perlimpinpin exclusivement et profondément à l'orientale, les deux danseuses, sculpturales, bien en chair, sont fabuleuses.
En ces temps de conflit de civilisations et de course pour les valeurs soi-disant rassurantes, c'est dommage que Fatmeh, spectacle éclairant et agréable en plus d'un aspect, ne soit programmé que jusqu'à dimanche soir. Malgré tous les orages et les tempêtes que nous traversons, l'Orient a encore beaucoup à dire et n'a rien perdu de sa magie.

Silhouette en voiles noirs tel un corbeau femelle se profile sur une mer de sable happée par une nuit aux étoiles luisantes. Si la superbe affiche signée Abraham Zeitoun a des promesses alléchantes pour le travail chorégraphique de Ali Chahrour, le spectacle donné, sans les atteindre, s'en approche toutefois intimement.Monde oriental revisité, saisissant dès les premières images. Des images de danse «sharqi» (orientale) qui surgissent, en toute simplicité, avec force et intensité.Sur une scène nue, avec un long filet de lumière pour ligne d'horizon et un cercle solaire blanc comme une vue d'un couchant lointain, deux femmes s'attifent lentement, comme pour un sombre rituel, de grands pans de soie noire. Filles d'Ève, mère et filles, amoureuses saphiques, personnages aux psychés se fondant l'un dans l'autre, femmes dans...
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