À 7 ans, j'ai vu le premier mort. Les premiers morts.
En prenant la fuite de Souk el-Gharb vers Hammana, j'ai vu une cinquantaine de cadavres gisant par terre, victimes d'une guerre civile interminable. Quelques mois auparavant, j'ai vu un homme perdre un pied en nous apportant du pain. Notre voisine Mireille avait perdu son bras et son mari le même jour. Du coup, j'avais perdu mon enfance et toutes les années d'insouciance auxquelles j'avais droit. Le sang et la mort peuplaient mes rêves.
Après des expériences pareilles, on durcit, on survit et on pense que rien ne nous fera plus peur. Ni les guerres, ni les explosions, ni les voitures piégées. On devient immunisé.
Ils assassinent nos politiciens, nous allons au supermarché acheter les affaires de la semaine comme si de rien n'était.
Les vitres des maisons se brisent après la énième explosion, très vite on appelle Abou Ahmad ou Abou Michel (selon le lieu de sa résidence à Beyrouth), on les remplace le jour même, juste à temps pour aller à ce dîner auquel nous étions invités et que nous ne raterons pour rien au monde.
Mohammad, Malak et Maria meurent, une petite larme coule sur une joue, on adresse une petite pensée à leurs parents et on remercie Dieu d'avoir épargné nos enfants, avant d'aller faire la fête à Gemmayzé. On se console : que leur âme repose en paix, ils sont des martyrs.
Pour nous justifier, nous disons : « C'est ainsi le Liban, il faut s'habituer, mais surtout il faut savoir aimer la vie. »
À un de ces dîners, j'ai eu le malheur de dire que je suis écœurée et que je ne veux plus que mes enfants subissent le même sort. Une avalanche de protestations a déferlé. Apparemment, il faut apprécier le pays tel quel. Il faut rester amoureux de la Corniche qui vaut une centaine de cette horrible Promenade des Anglais, il est impératif d'apprécier toujours qu'on puisse skier et nager le même jour (personnellement, je n'ai jamais pu le faire), il est inconcevable de ne pas m'appuyer sur Dieu pour qu'Il protège mes enfants même si les attentats champignonnent, il est essentiel d'apprécier le fait que nous ayons la liberté de piétiner nos lois, mais par-dessus tout, il ne faut jamais, jamais oublier la facilité avec laquelle on peut se procurer de l'aide domestique chez soi.
Après ce jour – il y a trente ans de cela – où j'ai vu les morts joncher les trottoirs, la même peur m'agrippe. Du moment où on a des enfants, cette peur qu'on croyait oubliée revient plus pressante et sans l'espoir qui, au moins, la calmait pendant la guerre civile.
À chaque fois que je quitte la maison, je me demande si ça sera mon dernier jour ; à chaque fois que je vois mes enfants partir à l'école, un poids énorme m'écrase le cœur. À chaque fois, les fantômes de la peur et de la mort nous guettent.
Jusqu'à quand faut-il consentir des sacrifices pour un pays qui a volé notre enfance, notre jeunesse et tous nos espoirs ? Faut-il sacrifier encore l'enfance et l'espoir de nos enfants ? Est-il vraiment impensable de vouloir protéger sa progéniture contre les malheurs que le Liban ne cesse d'offrir ?
Mon fils Nadim (4 ans) me fixe un jour de ses grands yeux bleus pleins d'espoir et me dit : « Il n'y aura jamais plus la guerre au Liban, parce que les méchants l'ont essayée plusieurs fois et ça n'a pas marché, n'est-ce pas maman ? »
Moi, avec des yeux emplis de peur, j'ai menti : « Bien sur mon cœur. »
En le voyant partir à l'école, la honte m'envahit. Comment, après tout ce que j'ai vécu dans ce pays meurtrier, et après toutes les promesses que je me suis faites, puis-je laisser mes enfants revivre le même cauchemar ? Comment ne pas se sentir déshonorés et indignes, quand nous ne faisons que croiser les mains en priant que le prochain attentat ne nous touche pas ?
Comment accepter le fait que nous commençons à haïr notre pays et que nous sommes condamnés à un sort que nous n'essayons même pas de changer ?
Martyrs ou victimes d'un crime horrible, Mohammad, Malak et Maria sont morts. Leurs parents n'assisteront pas à leur mariage, n'applaudiront pas en criant leurs noms très fort lors de la cérémonie de remise de diplômes, ne tiendront pas contre leur cœur leurs premiers-nés et ils ne sentiront plus leur odeur en rentrant dans leurs chambres vides et froides. Qu'importe si un bon dîner les attend au ciel, leurs parents vivront toujours dans l'enfer. Ils ne quitteront jamais le Liban.
Lina EL-KADI RIFAAT
Nos lecteurs ont la parole - Lina El-Kadi Rifaat
L’incontournable saison des explosions et des martyrs
OLJ / le 29 janvier 2014 à 00h00

