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Nos lecteurs ont la parole - Grégoire Sérof

Wassim et Wissam

Les inséparables Wassim et Wissam fréquentaient le collège de La Salle de Ras Beyrouth. Ils étaient tellement unis que le jovial frère Bernard les appelait les doubles « V ». Au collège du Sacré-Cœur où ils furent transférés pour suivre les classes terminales, le frère Émile les appelait « Wa-Wi ». Par ce jeu de mots, il prouvait qu'il ne manquait pas d'humour non plus. Wawi veut dire chacal en arabe, une expression quelque peu humiliante. Mais ils ne lui en voulaient pas trop parce qu'ils savaient que dans le village d'el-Qrayé proche de Bhamdoun où se trouvait la résidence d'été des frères, on pouvait entendre tous les soirs un concert de chacals. Ils se disaient que le frère Émile ne pouvait pas être insensible à cette musique de la montagne libanaise et donc probablement à sa beauté, et cela le faisait remonter dans leur estime. Il faut dire que Wassim et Wissam vouaient à la nature sauvage un culte que l'on qualifierait d'exagéré.
Qrayé, comme on appelait familièrement cette maison de retraite des frères, était convertie pendant les vacances d'été en rien moins qu'un centre d'incarcération des cancres qui n'avaient pas réussi au baccalauréat à la session de juin. Ces malchanceux y subissaient là-bas un traitement impitoyable appelé rattrapage de niveau. Le résultat de ces tortures était que les frères des écoles chrétiennes pouvaient se vanter d'obtenir cent pour cent de réussites à la session d'octobre. Wassim et Wissam s'étant joués des études depuis leur enfance ont évidemment échappé à Qrayé.
Leur bac en poche, ils choisirent de devenir architectes. À l'Académie libanaise des beaux-arts, les deux compères trouvèrent le temps de construire dans un recoin du bain Jamal une barque en forme de minipirogue qu'Ils baptisèrent Sico-Mico. Les explorateurs de la crique de Aïn el-Mreissé devaient obligatoirement être assis l'un derrière l'autre, Wassim à la barre et Wissam à la minuscule voile, et surtout ne pas trop bouger. Sinon, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, c'était le retournement et le bain forcé. Après cette phase de construction navale, pour le restant de leurs vies, ils ne furent plus connus que comme Sico-Mico, les inséparables.
On aurait pu croire qu'ils avaient le même caractère, mais ce n'était pas le cas. Wissam était idéaliste, créateur, l'invention était sa passion. Wassim en revanche était bricoleur, débrouillard, pratique, aucune technique n'avait de secret pour lui.
Contrairement aux prédictions, ils ne s'associèrent pas. Wissam ouvrit sa propre agence et réalisa avec talent des projets remarquables. Wassim fut recruté par l'Unrwa où il démontra qu'un « local » pouvait être dix fois plus efficace qu'un « expert » payé dix fois plus mais nommé depuis New York.
Ces jours-ci, il leur arrivait de passer chez Wassim Junior, dans le superbe appartement que celui-ci s'était acheté à son retour de quinze années de réclusion active en Arabie saoudite. Pendant ces visites, du dix-huitième étage où ils se trouvaient, Wissam et Wassim pouvaient contempler leur ville et en relever les anomalies.
– Wissam : La ville n'est pas belle. Ce n'est qu'une masse compacte de bâtisses hétéroclites exempte de végétation de laquelle émergent sans logique aucune des immeubles-tours
– Wassim : Le manque d'esthétique n'a jamais causé la mort d'une ville. La pollution de l'air, résultant d'un ensoleillement et d'une ventilation réduits du fait de l'entassement des constructions, de la disparition des sols naturels absorbants, de l'utilisation généralisée de l'air conditionné, de l'émanation excessive des gaz d'échappement des voitures et des générateurs d'électricité, pourrait s'en charger.
– Wissam : La ville n'est pas agréable à vivre. Des espaces libres, des parcs, des jardins publics, des trottoirs débarrassés d'obstacles invitant à la promenade à pied manquent cruellement.
– Wassim : Tu évoques des notions quelque peu désuètes des agréments que la rue et les trottoirs peuvent offrir. L'habitant de la ville aujourd'hui préfère la sillonner dans sa voiture ou bien fréquenter les minivilles que sont les « malls » qui prolifèrent partout. Ce sont les nouveaux espaces publics. Décorés, aseptisés et sécurisés, ils permettent la flânerie dans une ambiance de musique douce. On y trouve tout.
– Wissam : Tout ce que la société de consommation veut que l'on y trouve. Les galeries n'y sont aménagées que pour mieux exposer des marchandises. Une ville comprend autre chose que des articles et des produits à vendre. Ce sont des équipements, des services, des biens auxquels il faut assurer un accès rapide et pratique. Cette qualité s'appelle la mobilité urbaine. Elle contribue au rapprochement des personnes et garantit la stabilité sociale.
– Wassim : Les rues ne remplissent-elles pas ce rôle ?
– Wissam : Tu vois bien qu'elles regorgent de voitures. En si grand nombre que le trafic se trouve régulièrement immobilisé pendant des heures. Même les deux-roues n'arrivent plus à circuler. Il est grand temps d'interdire l'utilisation de la voiture particulière pour les déplacements en ville. Un système de transports en commun doit impérativement la remplacer. La mobilité urbaine rétablie, un mieux-être général s'installera immédiatement.
– Wassim : Il faut être réaliste, Wissam, la ville est complètement construite, bâtie, achevée, saturée – appelle cela comme tu veux. Son réseau de la voirie ne requiert plus aucune extension et les bâtisses ont rempli tous les vides. La densité de population est acceptable telle qu'elle est et la mixité des fonctions est assurée d'une manière satisfaisante. Pour le reste, la propension de l'habitant aux échanges et sa convivialité naturelle sauvegarderont sa réputation de ville originale et attractive.
– Wissam : Tu veux dire que pour les urbanistes, architectes et ingénieurs, il ne restera plus rien à faire ?
– Wassim : Pratiquement rien. Une bonne gestion de l'existant par une municipalité rénovée suffira. À moins d'ériger la spéculation foncière et les dépenses inutiles en système de gouvernance, nul besoin de nouveaux projets. Les voies rapides, les passages souterrains, les échangeurs, les complexes résidentiels, les centres d'affaires et tutti quanti seront inutiles. Il serait intéressant d'essayer de geler pour quelque temps les permis de construire et voir ce qui se passera. Pour ma part, je suis persuadé que la ville ne se sentira que mieux.
– Wissam : Je trouve que tu y vas un peu fort, Wassim. Tu voudrais peut-être que l'on se remette à construire des bateaux.

 

 

Les inséparables Wassim et Wissam fréquentaient le collège de La Salle de Ras Beyrouth. Ils étaient tellement unis que le jovial frère Bernard les appelait les doubles « V ». Au collège du Sacré-Cœur où ils furent transférés pour suivre les classes terminales, le frère Émile les appelait « Wa-Wi ». Par ce jeu de mots, il prouvait qu'il ne manquait pas d'humour non plus. Wawi veut dire chacal en arabe, une expression quelque peu humiliante. Mais ils ne lui en voulaient pas trop parce qu'ils savaient que dans le village d'el-Qrayé proche de Bhamdoun où se trouvait la résidence d'été des frères, on pouvait entendre tous les soirs un concert de chacals. Ils se disaient que le frère Émile ne pouvait pas être insensible à cette musique de la montagne libanaise et donc probablement à sa beauté, et cela le...
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