Rosy Yazigi restitue une bonne part de ce témoignage sur la vie et son mal-être.
À Gemmayzé (au Collège des frères), dans cette rue devenue foncièrement noctambule et incroyablement encombrée et bruyante, dans une salle plutôt intimiste présentant déjà ses premiers spectacles, Joe Kodeih, qui en a fait son fief après l'avoir gentiment restauré, offre au public un texte de son cru. Où il n'est pas sur scène, mais détenant les rênes des vocables (comme d'habitude) et ceux de la direction d'actrice. Une femme enfile ses habits, dit ses mots fantasques, aiguise ses commentaires acides sur la vie et projette sa vision du monde. En fait, du Kodeih en jupon.
Texte grinçant, juteux et néanmoins bavard. En tout point pareil à ses autres prestations, allant piocher, une fois de plus, sans se soucier de se répéter, dans ses souvenirs d'enfance et surtout d'école. Mais prêtant le rôle et la voix à une jeune comédienne et chanteuse qui a un joli filet de voix pour interpréter, en modulations justes, « a cappella », des airs façon Feyrouz ou Piaf. En teintes et gestuelles de cabaret bouffe !
Cela va de soi qu'avec Kodeih, le trilinguisme, le sacro trio arabo-franco-anglais, est pour lui un incontournable « must » comme pour tendre aux Libanais, en un miroir grossissant, leur distorsion et snobisme lingual ! Atout majeur pour renforcer les rouages d'une inventivité langagière comique caricaturale. Sur un tempo léger, farfelu et facile. En tics névrotiques et patauds.
Rima, seule sur scène, téléphone portable collé à l'oreille, pinaille et ne décolère pas. Elle parle avec sa « mamie » devant un siège de dentiste où repose un boa en plumes rouges sur la moleskine. Tout de noir vêtue. Un peu mauvais genre avec sa perruque en cheveux blonds platinés, vaguement la Marilyn des pauvres... Blouson voyou en cuir, jambes fuselées en leggings collant à la peau et bottines jusqu'aux rotules.
Rima, ce personnage fétiche, rire hystéro et lèvres vermillonnées, est là pour un casting devant un producteur invisible. Et voguent les rôles jetés en l'air, comme des habits qu'on enlève allègrement ou timidement ! En gardant en tête que tout jeu est une confession...
Démarrage difficile et froid pour reprendre un peu plus tard un débit plus décontracté. Le flot de paroles prend le dessus, et affleurent ces personnages et situations de l'école, déjà vus et entendus : l'institutrice vieille fille rancie, le chauffeur au ventre de Falstaff, les garnements en classe, insupportables de bêtise, la ruée sur la supérette du coin pour une minable « man'ouché »...
Plus spécifiquement féminine est la partie du quotidien avec un mari épais, balourd et infidèle, l'enfant à langer et la pétasse de bonne qui fait des massages « body to body »...
La section du régime, tyrannie contemporaine de la minceur, est un morceau bien étoffé. Avec une caricature au fusain et des résolutions vaines, pointées d'une manière acerbe, mordante et vive.
L'ensemble, avec des moments creux et du remplissage, est moyennement cohérent et l'on se demande à la fin, lorsque Rima se décoiffe de sa perruque peroxydée et apparaît sa superbe longue chevelure sombre, si ce rire n'était pas simplement compulsif, nerveux. Mais quand même libératoire.
Que dire d'une femme qui fond en larmes car toute sa petite famille qu'elle a morigénée, houspillée et malmenée tout le long du spectacle est morte dans un accident. Et l'a laissée dans la plus haute des solitudes et des désespérances. Note tragique bien inattendue pour tant de frivolité.
Un texte qui a dérapé, échappe au contrôle et peut-être aux visées de l'auteur qui de son propre aveu confie : « J'ai été surpris que les gens aient autant ri... »
Mais que Joe Kodeih se rassure. Ses mots bondissants sont souvent chargés d'une savoureuse ironie, même au cœur de ses plus coléreux instants de misogynie. Un irrépressible comique sous tension. Même si parfois il en fait trop et gros ! Probablement l'envers du décor d'une mécanique du rire bien huilée !
Et Rosy Yazigi, comédienne laborieuse et passeuse appliquée, restitue une bonne part de ce témoignage sur la vie et son mal-être. Ainsi que de cette humeur noire, tout en verve sarcastique qui ne manque pas de lard. Et à certains moments d'une caustique drôlerie.
*Le solo « Rima » de Joe Kodeih interprété par Rosy Yazigi au théâtre Gemmayzé jusqu'au 16 février.
Pour mémoire
Texte grinçant, juteux et néanmoins bavard. En tout point pareil à ses autres prestations, allant piocher, une fois de plus, sans se soucier de se répéter, dans ses souvenirs d'enfance et surtout d'école. Mais prêtant le rôle et la voix à une...

