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Nos lecteurs ont la parole - Sagi Sinno

Revirement absurde ?

Donc voilà, du jour au lendemain, les farouches adversaires d'hier seront des collègues au sein d'un même gouvernement. Le 14 Mars, au moins en partie, a brusquement décidé de faire tomber tous les tabous et de s'asseoir de nouveau à la table gouvernementale avec les représentants d'une organisation paramilitaire qui viole le monopole étatique des armes, qui mène une guerre confessionnelle dans un pays voisin en soutien à un régime despotique massacrant son peuple, et qui refuse de livrer à un tribunal à caractère international des accusés dans l'assassinat d'un ancien Premier ministre.
Et qu'en est-il de tous les sacrifices populaires consentis pendant les années écoulées ? Apparemment, la chanson de Jacques Dutronc des années 60 est de nouveau à la mode : « Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui protestent, moi je ne fais qu´un seul geste, je retourne ma veste. » Mais, à l'encontre du dernier vers du refrain, le revirement est toujours du mauvais côté et surtout au pire moment, et non par opportunisme, mais plutôt par lunatisme incompréhensible. L'opportuniste (titre de la chanson de Dutronc) poursuit ses intérêts personnels ou ceux de son groupe. Or, en l'occurrence, personne ne comprend vraiment ce revirement étonnant, encore moins dans la communauté confessionnelle de celui qui en est le principal responsable, même si une certaine propagande veut nous persuader que ce changement de cap est un coup de maître digne d'un esprit aristo-kantio-hégélien et du génie politique de Metternich, Bismarck et Kissinger réunis.
Soudain, on a l'étrange impression d'entendre la chanson continuer : « Je crie vive la révolution (syrienne), je crie vive les institutions (fameux slogan du passage à l'État de droit), je crie vive les manifestations (du 14 Mars) », et puis soudain : « Je crie vive la collaboration » (au sens d'alliance) avec ceux qui se sont opposés à tous mes cris précédents ! Au nom de quoi un tel revirement va-t-il se produire ? Au nom d'une énième formule linguistique puisant dans l'art de l'hypocrisie et de la duperie une couverture pseudo-légale d'une milice et de ses activités transnationales ? Ou parce qu'ils auraient arraché d'elle une acceptation fallacieuse d'une déclaration de neutralité et de respect de la souveraineté ? Et les leçons du passé ? A-t-on oublié qu'à chaque fois que ses intérêts l'exigeaient, ce parti reniait les engagements auxquels il avait expressément souscrit auparavant ? A-t-on oublié la promesse trahie de ne rien entreprendre au-delà des frontières sud pendant l'été 2006 qui a été émise à la table ronde ? Comment peut-on oublier l'épisode de la dénonciation de la résolution 1701 après l'avoir clairement acceptée, ou la violation des accords de Doha (l'engagement concernant la non-démission des ministres en échange du tiers de blocage), ou le reniement de la déclaration de Baabda, à peine quelques semaines après l'avoir entérinée à la même table ronde ? La disparition de la condition du tiers de blocage peut-elle suffire, à elle seule, à justifier une participation du 14 Mars à un tel gouvernement ? Le 14 Mars veut-il vraiment revenir à ce qu'il avait appelé un gouvernement-prison pour subir de nouveau des pressions similaires à celles du fameux dossier des faux témoins, alors que le TSL est en pleine audience ? Et, surtout, comment diriger un pays avec un gouvernement de paradoxes et de choix politiques diamétralement opposés ?
La chanson continue : « Je n´ai pas peur des agitateurs », mais a-t-on oublié comment ces derniers avaient encerclé un gouvernement pendant un an et demi puis, quelques années plus tard, exigé, avec la parade des chemises noires, le remplacement, par un autre, d'un Premier ministre nommé ? Mais, peu importe, le revirement est possible parce que, comme le dit la même chanson, « je fais confiance aux électeurs, et j´en profite pour faire mon beurre ». Sauf que la concurrence est de plus en plus rude, notamment de la part des extrêmes (à caractère religieux) qui pourraient profiter de la nouvelle posture morale que leur offre, sur un plateau d'argent, ce coup de théâtre. Arguant qu'elles sont dorénavant les seules à résister par leur intransigeance face à l'arrogance exacerbée d'une certaine milice confessionnelle, ces extrêmes pourraient gagner considérablement en popularité au sein de leur communauté.
Le réalisme politique n'est pas le défaitisme absurde. Ceux parmi le 14 Mars qui resteront fidèles à leurs principes, qui tiendront leurs promesses et qui refuseront de patauger dans les compromis coupables en sortiront grandis aux yeux de la base populaire. Quant aux autres, on respecte énormément votre sincérité et votre courage mais, très honnêtement, on ne vous comprend plus. Début 2011, en sortant du pouvoir, vous avez enlevé votre veste publiquement en signe de libération, on espère que ce n'est pas pour mieux la remettre début 2014 en vous pliant, substantiellement, aux mêmes conditions qui avaient abouti à l'échec.

Sagi SINNO

Donc voilà, du jour au lendemain, les farouches adversaires d'hier seront des collègues au sein d'un même gouvernement. Le 14 Mars, au moins en partie, a brusquement décidé de faire tomber tous les tabous et de s'asseoir de nouveau à la table gouvernementale avec les représentants d'une organisation paramilitaire qui viole le monopole étatique des armes, qui mène une guerre confessionnelle dans un pays voisin en soutien à un régime despotique massacrant son peuple, et qui refuse de livrer à un tribunal à caractère international des accusés dans l'assassinat d'un ancien Premier ministre.Et qu'en est-il de tous les sacrifices populaires consentis pendant les années écoulées ? Apparemment, la chanson de Jacques Dutronc des années 60 est de nouveau à la mode : « Il y en a qui contestent, qui revendiquent et qui...
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