Au détour des nouvelles toujours plus sanglantes de la tragédie syrienne, toujours aussi atroce, nous sommes tout de même encore surpris. Nous découvrons que plus de 2000 jeunes Européens sont partis faire leur jihad. Parmi eux, il y aurait 200 Français. Une centaine en seraient revenus. Quelques-uns, dans la fleur de leur jeunesse, y ont rencontré la mort qu'ils voulaient défier. Un au moins a effectué une attaque-suicide à Homs le 22 décembre 2013(1). Bien sûr, les médias les traitent de « terroristes », de « fanatiques ». Ce sont des anomalies dans toutes les sociétés. En guise d'explication, on souligne l'origine des parents immigrés, en déplorant un échec de l'intégration.
Pourtant, surprise, encore, au coin d'une page, nous voyons un visage et un nom de Français de souche. Notre interrogation prend de l'ampleur; il y a les nouveaux convertis ! Pour le confort de notre esprit, on retrouve une facilité explicative ; c'est le zèle du néophyte. Bien souvent, notre monde intellectuel, avec pour base la vulgate marxiste, préfère trouver le confort de la raison dans la dissonance économique. On marque leurs problèmes sociaux, avec la perte des fameux « repères ». S'ils avaient un travail, une famille – faut-il ajouter une patrie ? –, ils n'en seraient pas là. On regarde leurs cas comme des monstruosités. Sûrement qu'un étudiant en sociologie, en psychologie ou en anthropologie se penchera sur eux pour en faire son sujet de licence, de maîtrise, voire de doctorat.
Autre particularité : nous n'avons pas écho de volontaires dans l'autre camp. La laïcité, la démocratie, les droits de l'homme ne semblent pas susciter la même attirance. Ma vraie surprise vient encore plus du côté du christianisme: n'y aurait-il plus l'ombre d'un chevalier dans la vieille Europe désabusée ?
Dans notre société occidentale de plus en plus individualiste, à la limite, on accepte les services compassionnels des ONG. Le sacrifice jusqu'au risque de mort pour un collectif fait désordre. On accepte qu'une jeune fille charmante, souriante, se lance dans les dangers d'une navigation solitaire dans les quarantièmes hurlants ou cinquantièmes rugissants de l'Antarctique afin de battre le record du tour du monde à la voile. Une bonne partie de la flotte militaire de l'Australie est prête à rechercher cette tête gracieuse perdue au milieu des flots déchaînés. Dans les stations de ski, les vacanciers fatigués acceptent en soirée des distractions périlleuses avec des acrobaties extraordinaires de skieurs audacieux; au minimum, axels enchaînés de triples saltos. Enfin, il y a d'autres extravagances encore plus dérisoires. Que ne ferait-on pour être inscrit dans un fameux livre de records ou assister à une soirée déjantée!
Par contre, que des jeunes quittent le confort relatif d'une vie de banlieue d'une métropole occidentale pour aller risquer leur peau, cela dépasse le discours ambiant. Pourtant, il y a à leur disposition toutes les séductions d'une société de consommation bien pourvue. À l'autre extrémité du spectre des populations humaines, une autre attitude aux franges de la société : on est prêt à risquer sa vie, en quittant le tiers-monde, pour pouvoir vivre dans ces fameuses banlieues. Oui, oui, il y a en Afrique et en Asie des immigrants prêts à jouer leur existence pour s'agglomérer à ce monde protégé.
Le chemin inverse des volontaires au jihad en paraît encore plus étrange. Si nous avons une vision de l'homme comme un simple animal économique, nous ne comprenons pas cette attitude face au sacrifice. D'autres, fins psychologues, vous trouveront une explication dans les arcanes de l'inconscient refoulé, défoulé. Il doit exister un nom fabuleux associant la mythomanie à la sublimation, plus quelques onces de schizophrénie ou de paranoïa.
Nous pouvons penser qu'« il y a quelques décennies, ces nouveaux fous de Dieu auraient constitué les tueurs nihilistes de la bande à Bader ou de l'Armée rouge japonaise. Aujourd'hui, c'est l'islamisme qui attire ».(2) Il y a aussi l'attitude qui consiste « à peser sagement nos cloisonnements. On gagnerait à mieux connaître celui qui se préparerait déjà secrètement à surprendre le monde par une tout autre culture du silence, autodestructrice et criminelle ».(3)
Personnellement, à ces volontaires je veux faire la courtoisie élémentaire de croire en leurs paroles. Pourquoi leur enlever cette dignité humaine, la responsabilité individuelle au travers de nos propres mots ? Ils sont jeunes, certes, mais il ont, aussi, déjà franchi l'âge de la responsabilité. Faut-il obligatoirement réinterpréter, à notre propre façon, leurs propos? Je ne le crois pas. Sachons les écouter. Ils nous parlent même dans leur silence. Ils ne connaissent pas le vrai prix de la vie? Nous-mêmes en estimons-nous exactement la valeur ? Le courage militaire est partiellement de l'inconscience? Sommes-nous pleinement conscients de l'heure qui passe?
Rien n'est plus faux et suffisant que de prétendre mieux savoir exprimer ce que notre interlocuteur lui-même peut nous dire. Surtout quand cet observateur par ses assises scientifiques veut délibérément ignorer une dimension humaine ; cet étrange besoin de croire.
Nous devons considérer un point de départ ; l'homme est un animal ontologique ; « Qui est-il ? », « Qui suis-je ? ». Par l'action immédiate, pure impulsion, nous pouvons nous sentir vivre. Dans l'ardeur naturelle de la jeunesse, nous pensons agir sur le cours de notre existence. Toutefois, obligatoirement, dans un court silence, s'imposent à la réflexion les sentiments qui fondent notre action. Faut-il aller jusque-là ? Un peu plus loin ? S'arrêter ? Retourner? Obligatoirement, il y aura amorce de raisonnement.
Est-il possible pour notre société occidentale en général, française en particulier, de trouver une raison de risquer sa vie pour sauver, accomplir son âme ? N'est-on prêt à risquer cette vie, en pleine jeunesse, que par jeu étroitement égoïste ou ludique ?
Nous vivons. Nous avons franchi le premier portique de la vie ; cela est certain. C'est une immense grâce.
A priori, je n'en vois pas la nécessité. Alors, est-ce par le fruit du pur hasard que je suis là ? Attardons-nous à écouter le cardinal Ratzinger. Lors d'une conférence à Notre-Dame de Paris, il nous annonce l'impasse d'une réflexion s'arrêtant à l'humanisme. Si nous nous limitons, dans la création, à l'homme, nous aboutissons immanquablement à l'absurde. Nécessairement nous devons, en fixant un visage, passer par les yeux puis monter au front et laisser les dernières mèches de cheveux, pour élever le regard légèrement au-dessus des crânes des humains.
Faut-il obligatoirement arriver à la grâce divine? Que nous vaut cet honneur? Faut-il perfectionner Sa création ? Par le travail ? Par le combat ? Au point de risquer ce souffle, sens étymologique de l'âme, au coin d'une rue en ruine ! En tant qu'homme pleinement vivant, il faut avoir le courage d'envisager le cas. Que cela soit dans une vision humaniste de notre société, avec le goût de cendre de l'inutile. Ou dans une sensation christique de vie ; « Si le grain ne meurt... ». Nous ne pouvons pas échapper à l'interrogation du Sphinx au carrefour de la vie.
Dans l'actualité de notre époque, nous n'accepterions pas la seconde porte, celle de la mort. En toute logique, immanquablement, cette vie filant entre nos doigts, devant nos yeux, va vers son terme: la mort. Elle nous fait horreur. D'ailleurs, on préfère utiliser la fameuse périphrase « la fin de vie ». Soyons inventifs ; avec un sourire philosophique, je la détournerai par jeu de mots : « faim de vie ». Autant que ces lois sur l'avortement ou l'euthanasie, ces jeunes allant vers des risques mortels nous interrogent. Ce n'est pas de repères qu'il faut discuter, mais de but, d'âme. Le spectacle n'est pas nouveau ; il suffit de relire une des fameuses fables de Jean de la Fontaine : La mort et le mourant introduisant le Livre huitième.
Beaucoup d'analystes trouvent l'Orient compliqué. Certes, mais dans d'autres lieux, à bien y regarder, ce n'est pas plus simple. Je soulignerais plutôt une autre dimension : l'Orient est profond. On n'y pose pas le pied sans que le sang, immédiatement, ne remonte au cœur et même à la gorge. Au premier pas, la vibration parvient à la tête. L'instant d'après, votre âme muette est là. On peut venir en Orient en visiteur, mais pour y rester, il faut des convictions profondes engageant le corps et plus.
Michel ROUVIÈRE
(1) AFP du 6 janvier 2014 : Abu Abd al-Raham alias Nicolas Bons, 25 ans, son frère cadet, Jean Daniel, 22 ans, est mort au combat en août 2013.
(2) Antoine Courban : « L'homme post-humain », L'Orient-Le Jour, vendredi 27 décembre 2013.
(3) Joe Accouri : « Des intelligences en crises », L'Orient-Le Jour, vendredi 3 janvier 2014.


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