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Culture - Accrochage

Jaber Alwan, une peinture sous influence aux couleurs en panache

Un monde entre rêve et réalité, entre passé et présent, entre témoignages et voyages, entre emprunts thématiques à d'autres artistes et flamboyance de couleurs. Jaber Alwan, un peintre italien né en Irak, revisite en grande pompe cette fois la capitale libanaise en exposant une soixantaine de mégatoiles à l'acrylique au Beirut Exhibition Center* du BIEL.

Une architecture somptueuse où la narration picturale, riche de détails et d’harmonies insolites, tend vers une maîtrise des lignes et des silhouettes, mais surtout des couleurs.

D'emblée, dans le grand espace blanc réservé aux toiles, la force et les vibratos intenses des couleurs vous saisissent à la gorge et font ciller les cils des paupières comme une lumière trop vive. Coloré, fastueusement coloré est cet univers à l'inspiration éparse et morcelée, mais où la femme, gardienne des lieux, lien indestructible entre songe et quotidien, muse et compagne, reste au centre de toutes les préoccupations... Et reine d'un pinceau fécond et virtuose.

Dans cette promenade menant à des scènes animées de café aux musiciens en répétition ou au cœur d'une interprétation aux trémolos enflammés, aux spots de danseurs à la barre ou sur piste, les pieds pris entre la passion du tango, flamenco et autres exercices du langage des corps, en passant par les moments de désirs et de soupirs amoureux, les lits d'hôpitaux où des personnages sont prisonniers de leurs folies ou handicaps de santé, la peinture est un monde onirique, inquiétant, menacé, menaçant, foncièrement moderne, malgré les effluves d'une Belle époque en filigrane, saisie au vol... Un monde témoignant de l'angoisse contemporaine tout en se référant à une panoplie culturelle perceptible non négligeable. Comme une heureuse envie de pastiches brillants et novateurs.

Dans cette foisonnante description sociétale gorgée de lumière, aux clairs-obscurs savamment dosés, aux ombres opaques, mystérieuses et brouillées, essence même des arrière-fonds des tableaux exposés, le ton est à un témoignage virulent, féroce, sans compassion ni mièvrerie.

Dans cette vision tranchante, qui ne craint même pas parfois une certaine noirceur, l'artiste, d'une sensibilité d'écorché vif et absolument aux aguets, n'oublie guère la part de l'esthétisme. Certain et évident. Surtout dans la pose des modèles et cette architecture somptueuse où la narration picturale, riche de détails et d'harmonies insolites, tend vers une maîtrise, non seulement des lignes et des silhouettes, mais surtout des couleurs.

Mélange détonnant, étincelant de beauté. Une palette aux tonalités drues, subtiles, variées et saisissantes. On ne dira jamais assez le relief, la mobilité et la profondeur de ces chromatismes habilement panachés. Comme un attelage presque royalement harnaché avec crinières et plumes au vent.

Le tout décliné en un vertigineux spectre de tonalités. Rouges chilis, framboise, incandescent, carmin, rubis, grenat, cinabre, airelle. Les bleus se dispersent ou se regroupent en nuances d'un escalier aux gradations mesurées, et cela va du bleu azur au bleu Klein ou cobalt, en passant par l'indigo, le lapis-lazuli et autres tonalités aux caresses visuelles insidieuses... Schéma qui s'applique tout aussi bien aux gris perle, acier, taupe, argent qu'aux jaune citron, safran, titane, zinc, antimoine.

Étourdissante palette, aux miroitements envoûtants et incantatoires, qui renvoie aux azurs les plus lointains tout aussi bien qu'aux plus ténébreux coins d'obscurité ou des zones les plus sensuelles des forêts tropicales.

De cette orgie de couleurs qui s'entrechoquent comme du métal ou fusionnent comme neige au soleil, les personnages livrent, en gestes ondoyants ou statiques, une lecture en plans superposés jamais simple ou plate, mais double ou multiple.

Avec pour guide des maîtres disparus, surtout des deux siècles derniers. Du cri façon Munch, en passant par les distorsions à la Bacon, en furetant du côté de Watteau pour un chapeau immense, ou en faisant un clin d'œil à Nicolas de Staël pour un rouge vermillon et des instruments de musique allongés comme une dislocation cauchemardesque, ce mélange impressionniste avec une touche d'expressionnisme ne laisse guère indifférent.

Si le talent de coloriste de Jaber Alwan (quel nom prédestiné pour un homme qui a choisi les couleurs comme emblème : « alwan » signifiant en arabe tout simplement couleur !) est immense, reste à retrouver sa voix, sa griffe, son empreinte, ce quelque chose qui personnalise une création. Une cathédrale, un visage ou un paysage de Carzou sont immédiatement détectables. Une ballerine de Jansem se reconnaît à des kilomètres. Pas celle de Jaber Alwan.

Mais pour cet artiste de 65 ans, habitant Rome depuis 1972, fort d'être déjà dans plusieurs musées (entre autres, Lisbonne, Damas, Koweït, Le Caire, Ravenne...), depuis son arrivée dans la ville de Romulus et Remus, peignant à la Piazza Navona, avec 100 dollars US en poche, son art du chevalet, de sa Babylone natale aux rives méditerranéennes, a pris de l'ampleur, de la patine, de la gravité, de la maturité.
Une peinture certes décorative, mais non sans réflexion, caractère et poigne. Malgré un certain aspect de déjà-vu, à découvrir, rien que pour ces grands aplats ou ces fines touches de couleurs qui résonnent comme des fonds d'océans, des sous-bois mystérieux, des pans de cieux inconnus et des bouts d'enfer ou de paradis.

*L'exposition « Halat » (Phases) de Jaber Alwan se prolonge au Beirut Exhibition Center (BIEL) jusqu'au 23 février.

D'emblée, dans le grand espace blanc réservé aux toiles, la force et les vibratos intenses des couleurs vous saisissent à la gorge et font ciller les cils des paupières comme une lumière trop vive. Coloré, fastueusement coloré est cet univers à l'inspiration éparse et morcelée, mais où la femme, gardienne des lieux, lien indestructible entre songe et quotidien, muse et compagne, reste au centre de toutes les préoccupations... Et reine d'un pinceau fécond et virtuose.Dans cette promenade menant à des scènes animées de café aux musiciens en répétition ou au cœur d'une interprétation aux trémolos enflammés, aux spots de danseurs à la barre ou sur piste, les pieds pris entre la passion du tango, flamenco et autres exercices du langage des corps, en passant par les moments de désirs et de soupirs amoureux, les lits...
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