J'ai vingt ans et je m'avance, ombre parmi les ombres, sur les ruines du monde arabe écartelé. J'ai vingt ans, le visage tendu vers chaque rayon de soleil et pourtant meurtri ; le cœur à l'affût de la moindre promesse et pourtant lacéré. J'ai vingt ans, les pieds nus et les rêves gercés. Dans mes poches trouées, une carte d'identité jaunie, renvoyant à une journée proche et lointaine ; situant ma personne dans un lieu aux frontières mouvantes et qu'on appelle pays. Mon nom y est transcrit en deux langues, avec des lettres à peine lisibles, sur le point de tomber en miettes d'encre et d'oubli. Mon nom tout doux, choisi avec amour, se perd derrière la foule d'autres noms qui eux reviennent et persistent comme un chant glorieux. Ceux de personnes qui prétendent être les gardiens de la flamme. Qui s'érigent en héros dont les foules aveugles chantent la gloire. Des despotes qui calquent une nouvelle page d'Un siècle pour rien. Des êtres qui s'accaparent le droit de définir et de se battre pour une soi-disant identité arabe. Je croise des inconnus, les visages fermés, les lèvres amères. Je tente de déchiffrer ce qui se trame derrière leurs regards perdus ; je lis dans leurs yeux l'histoire de pays opprimés d'où sourdent des pleurs muets. Sur les murs de la Tunisie, de l'Algérie, de l'Égypte, du Maroc, de la Libye et de la Syrie s'écrit en lettres ensanglantées le mot Horriya (Liberté). Trésor précieux mais qui se gagne à flots de larmes et de sacrifices. Dans les pays arabes, on n'en est plus à la première révolution. Et tout a commencé par une mort fraîche comme un parfum de jasmin. En Afrique du Nord, dans un pays où mer et soleil sont à eux seuls des appels à la vie, Mohammad Bouazizi, dans un élan superbe de dignité humaine, s'immole. Les flammes qui réduisent son corps en cendres tirent les peuples arabes de leur sommeil profond et complaisant. Les mouvements de foule en colère embrasent alors la région. La terre tremble au Moyen-Orient ; elle a toujours tremblé et tremblera encore. Des gouvernements se forment et se déforment. De nouveaux totalitarismes émergent des ruines des dictatures agonisantes. Aux craintes anciennes s'ajoute la peur de se retrouver sous le joug de nouveaux tyrans aveugles. Le Proche-Orient entre en ébullition. La région, déstabilisée et ébranlée jusque dans ses fondations, devient un théâtre où des êtres en furie flirtent avec la mort. Dans plusieurs pays, les islamistes prennent le pouvoir.
De nouveaux dictateurs barbus, dont la tyrannie est doublée de radicalisme religieux, s'approprient le sang généreux des martyrs. Ces révolutions, à première vue jeunes et spontanées, prennent soudain l'allure d'un mouvement prémédité et dicté par des manipulateurs de tous bords. L'aspiration à la liberté existe évidemment et en force. Néanmoins, les innocents et quelques idéalistes perdent leur vie pour servir des causes qui ne sont pas nécessairement les leurs. Les révolutions dégénèrent et ressemblent de plus en plus à des soulèvements orchestrés qui n'auraient jamais vu le jour sans le feu vert des tyrans qui redessinent un ordre du monde sur mesure, où les rêves n'ont pas de place.
Même la plus vieille capitale du monde n'y échappe pas ; après un demi-siècle de soumission à un régime sournois et sanguinaire, elle est la proie de combats sans merci et de la fureur aveugle du chaos.
Les frontières n'existent que sur les cartes et le chaos s'étend bien au-delà de Damas, bien au-delà des vieux souks d'Alep, réduits en miettes, et des jardins transformés en cimetières. Des millions de rescapés de l'horreur prennent refuge dans un pays si petit que ses citoyens partent vivre et mourir de par le monde. Un pays que les guerres successives ont déjà mis à feu et à sang, et que les poètes surnommaient jadis Phénix sans deviner qu'au bout de mille morts, même un Phénix perd le goût de la vie. Il se trouve que ce pays qui saigne et qui déborde, ce petit coin du monde dont le nom est plus vieux que les récits bibliques, ce lambeau de terre dont l'emblème est un cèdre qui n'existe plus que sur un drapeau transpercé par mille douleurs, est le mien.
Il se trouve que j'ai vingt ans et que sur mon épaule je porte non point le sac à dos des aventuriers de mon âge qui parcourent le monde, mais un carré d'étoffe noué aux quatre coins. Y sont rangés des morceaux de vie, des coups de feu, des élans brisés. J'ai vingt ans et je tends une main invisible vers tous ceux de mon âge qui partagent les mêmes décombres. Pour aller où, je ne sais trop. Nos jeunes années nous chuchotent à tort ou à raison que tout cela ne sera bientôt qu'un vieux cauchemar. Qu'à force d'y croire, nous ferons trembler encore une fois la terre et que cette fois nous le ferons dans le sens de nos rêves. Il se trouve que j'ai vingt ans et que je chante toujours les vers de Mahmoud Darwish :
« Vous qui passez parmi les paroles passagères
Portez vos noms et partez
Retirez vos heures de notre temps, partez...
À nous de garder les roses des martyrs
À nous de vivre comme nous le voulons. »


BRAVO ! LA ROSE ÉTANT L'ESPOIR, ALORS JE VOUS DIS : __ AIMONS ENSEMBLE LA ROSE, __ GRISONS-NOUS DE SON PARFUM. __ EN ELLE L'AMOUR REPOSE, __ ET NOS PLEURS COULENT EN VAIN.
22 h 00, le 23 janvier 2014