Nicole utilise un logiciel capable de convertir les textes en voix.
« Je suis née aveugle, un handicap dû à une forte tension oculaire », affirme Nicole Tohmé, jeune journaliste au quotidien an-Nahar, avant de raconter : « Dès l'âge de 3 ans, j'ai commencé à subir des opérations chirurgicales. À 6 ans, j'ai commencé à percevoir des ombres et des lumières. Mais à l'adolescence, j'ai perdu de nouveau la vue. » Après consultation médicale, un espoir de pouvoir recouvrer entièrement la vue dans son œil gauche lui est confirmé. L'intervention chirurgicale qu'elle subit est réussie. Mais une fois chez elle, son jeune frère, en jouant à la balle, heurte l'œil opéré de plein fouet. Non seulement Nicole perd totalement la vue, mais suite à une grave infection, elle subit l'ablation de son œil.
Elle aurait pu tout lâcher. Nicole Tohmé va plutôt faire preuve d'une grande détermination. Elle intègre à 14 ans une école offrant un programme mixte : « C'est une école pour personnes voyantes. Seule différence : elle accepte dans ses classes des non-voyants. Nous suivions les mêmes matières que les autres étudiants mais en utilisant des moyens auditifs. Tout était enregistré sur cassette. On apprenait en parallèle le braille. » Nicole n'a alors qu'une seule ambition : décrocher son bac et se spécialiser.
Une fois l'école terminée, elle s'intéresse à la musicologie et ambitionne d'intégrer le Conservatoire national. Refusée à cause de son handicap, elle ne désespère pas et apprend que Mgr Guy Njeim offre deux bourses pour des études à l'Université Notre Dame (NDU). Elle obtient l'une d'elles. Son défi est alors de réussir avec mention ses études en journalisme. Elle y brille et complète un master en études médiatiques/journalisme. « Mes parents sont mon plus grand support. Ils ne m'ont pas gâtée parce que je suis différente des autres. Ils n'ont pas eu honte de m'exposer à la société, comme le font malheureusement tant de familles avec leurs enfants ayant un handicap. Ils ne m'ont rien épargné. Ma motivation et ma réussite viennent sans doute de là. »
Pourtant, ce n'était pas facile. Ses études terminées, Nicole envoie son curriculum vitae à plusieurs médias, indiquant qu'elle est non voyante. Le refus est immédiat. Jusqu'au jour où le directeur général du quotidien an-Nahar à l'époque, Gébran Tueini, en zappant d'une chaîne à l'autre, tombe sur les cinq dernières minutes d'un reportage consacré au parcours de Nicole diffusé par Télé-Lumière. Sa décision est prise sur-le-champ. Il contacte lui-même la jeune fille pour la lui annoncer. « Je venais de réaliser un rêve. Celui de travailler au Nahar. C'était mon rêve », raconte Nicole, qui confie avoir pleuré au téléphone. Lors de sa rencontre avec Gebran Tuéni, elle lui fait part d'un programme existant en Égypte, Ebsar, qui lui permet de surfer sur le Net et d'écrire ses articles normalement, utilisant exclusivement le clavier et des écouteurs. Facebook, Twitter, WhatsApp, Google, de multiples sites se sont ainsi convertis, grâce à ce programme, à la voix. Et ainsi, Nicole, accompagnée d'une amie égyptienne, part en Égypte aux frais d'an-Nahar.
Nicole est l'exemple de la réussite, du courage, de la confiance en soi et en ses compétences. Elle a ses repères et ses habitudes. Elle a son quotidien qui lui fait souvent subir de mauvaises surprises. « Au Liban, nous, les personnes ayant un handicap, dépendons toujours des autres. En Europe ou ailleurs dans le monde, un non-voyant se fait guider par sa canne ou par un chien dressé, traverse la rue, prend le métro, s'assoit dans un café et fait sa vie seul comme tout le monde ; rien de tout cela n'est possible au Liban », dénonce-t-elle, avant d'ajouter : « Je ne peux pas construire ma vie normalement. Je ne peux pas me marier ni fonder une famille. Quand je me retrouve avec des jeunes gens qui ne se rendent pas compte tout de suite de ma cécité et qui semblent intéressés par moi, leur intérêt disparaît dès qu'ils apprennent que je suis non voyante. C'est dire combien le fond de certaines personnes est encore superficiel. »
Nicole voit nettement mieux le monde que nous, et son regard est si différent...

