Sophie Hatt, en 2000. Archives AFP
Bien campée, au fond de la salle des fêtes de l'Élysée, dans ses bottines noires à bout pointu, Sophie Hatt écoute le bourdonnement des 580 journalistes assis devant elle. Elle a assisté à plusieurs conférences de presse présidentielles, c'est la première fois qu'ils sont aussi nombreux. Elle imagine un attroupement de vautours se demandant s'il va attendre le dernier souffle de sa proie pour se jeter dessus. Sophie transpire un peu dans sa chemise blanche, sous sa veste cintrée qui cache son arme de service.
Sophie Hatt a le moral en berne. Ça lui arrive rarement. Mais quand ça lui arrive, elle court. Elle court aussi quand elle va bien, elle court tous les jours en fait. Mais quand elle va mal, elle court plus, plus vite, plus loin, plus longtemps. Sur la dernière semaine, elle aurait pu se faire un marathon par jour.
Pendant un an et demi, elle a été l'autre femme du président. La première femme à assurer la sécurité d'un chef d'État, la patronne du GSPR, qui dépend du SPHP.
Soixante-deux gars sous ses ordres, et pas des douillets.
Ce n'est pas la première fois que Sophie Hatt assure la sécurité d'un homme. Pour Lionel Jospin, elle avait pris des cailloux dans le dos. C'était en février 2000, face aux étudiants palestiniens de l'Université de Bir Zeit. Pour François Hollande, elle aurait pris une balle.
Mais aujourd'hui, l'homme pour qui elle aurait pu passer l'arme à gauche a une autre femme.
Et c'est elle qui a organisé la sécurité de François quand il allait voir l'autre. Elle qui vérifiait le scooter, le trajet, le casque... Pour un peu, elle l'aurait conduit ce scooter. Elle aurait conduit ce scooter, le « PR » derrière elle, et l'aurait déposé rue du Cirque. C'est elle qui organisait les rondes, l'achat des croissants du « PR » dans une boulangerie sélectionnée par ses soins et la récupération du « PR » après le petit déjeuner.
Elle se demande à quel moment les digues du masochisme ont rompu.
Son oreillette bourdonne, la tirant de ses états d'âme. « PR en salle dans 2 minutes. »
Elle croyait qu'elle et lui avaient fini par nouer une relation spéciale, même si les débuts n'avaient pas été faciles.
Il voulait être normal, à tout prix. Elle avait essayé de lui faire comprendre qu'en tant que président, il n'avait plus vraiment le luxe de la normalité. Il a insisté, s'est rebellé, a fait le mur. Elle a fermé les yeux. Il l'a refait. Elle a râlé, un peu. Ils ont trouvé un compromis. Il ferait moins le mur, elle acceptait que la bulle présidentielle ne soit pas totalement hermétique.
Elle l'a tellement peu serré qu'il a fini pas se laisser serrer par une autre.
Summum de l'outrage, non seulement elle n'est plus la femme du président, mais on remet en cause ses compétences.
La sécurité de Hollande a-t-elle été menacée ? La question fait la une de la presse, l'ouverture des journaux télé. Et si une lunette de visée avait remplacé l'objectif du paparazzi ?
Mais que savent-ils de son dispositif ? Que savent-ils de ses contraintes ? Que savent-ils d'elle, toujours dédiée à ses missions corps et âme. La police, c'est son rêve depuis qu'elle a 15 ans. Pour assurer la continuité entre boulot et maison, elle s'est même choisi un mari commissaire. Elle a la nausée et une envie de tatami.
« Arrivée PR salle conf. »
Elle se redresse, lève le menton. Première question, deuxième question, cinquième question. « Et votre sécurité ? »
Sophie Hatt arrête de respirer.
« Partout, et à tout moment, ma sécurité est assurée. »
Sophie le regarde, il ne la voit pas, elle a l'œil humide.
(Ceci est un billet, ce texte est donc le produit de l'imagination de l'auteur)
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