On nous a longtemps inculqué, appris et dit que le Liban c'est le Phénix qui renaît de ses cendres, que c'est le pays paradisiaque illustré et chanté par les frères Rahbani et Feyrouz, Zaki Nassif, Wadi Safi, etc. On nous a longtemps appris que « tout est bien qui finit bien » et que l'espoir, voire l'espérance, est toujours l'outil indispensable des peuples souffrants. On nous a demandé, après chaque destruction et attentat, de construire et de reconstruire les maisons, les ponts et l'amitié, même si cette construction artificieuse est bâtie sur les ruines de sang et des larmes. On nous a dit que le Liban, quoiqu'il soit tiraillé par les guerres, les conflits et les escarmouches, en sortira vainqueur comme un héros des contes de fées qui subit les épreuves et franchit les obstacles afin de parvenir à sa quête et d'accéder aux lèvres édéniques de sa bien-aimée.
Or il ne s'agit pas d'un conte de fées. Il ne s'agit non plus d'un parcours céleste à la
manière de Dante où, après avoir longtemps souffert dans l'enfer, le héros monte et transcende vers le purgatoire pour trouver enfin le paradis. On nous demande, à nous les jeunes, de continuer à vivre « normalement » comme si les absurdités qu'on voit chaque jour à la télé et dans les médias ne sont que des images fabriquées et illusoires. Pourquoi nous fait-on des promesses dérisoires d'aube et des recommandations sacrées sur la vie et sur la nécessité de sa continuité ? Il serait bon, pour une seule fois au moins, de ne pas se précipiter au secours des affligés et de ne pas reconstruire, voire dissimuler la haine noire et le sang dans lesquels se noie le Liban. Pour une seule fois, il serait bon de s'arrêter et d'arrêter le rythme de sa vie pour contempler la cruauté de la mort. Et il serait magnifique d'admettre que le Liban d'aujourd'hui est un clos infernal qui n'arrive plus à voir la petite flamme d'espérance au bout du tunnel.
Le Liban n'est pas un pays paradisiaque, colorié par mille et une pensées et confessions. Non. Le Liban est désormais une patrie vampirique avide de sang ; c'est Zeus qui condamne Sisyphe à faire rouler éternellement un rocher qui n'arrive jamais au sommet. Et si un Libanais, comme Sisyphe, essaye un jour d'échapper à la mort et s'il avait la chance de ne pas s'engager dans une rue destinée à être attaquée et détruite en quelques secondes, il serait toujours la victime qui perd, sinon du sang, à tout le moins l'espoir, rien que parce qu'il a échappé à Thanatos.
Il nous est apparemment demandé de braver la mort, d'être héroïque et de succomber à une terre-matrice qui veut étouffer son enfant avant même qu'il ne naisse. Il nous est demandé de crever pour un pays qui n'a plus de père, de repère et de loi. Le Liban d'aujourd'hui est un héros orphelin et blessé dont les membres sont amputés et dont l'esprit est
chagriné. C'est Ixion traînant sa souffrance sur une roue de la peine qui ne s'arrête jamais de rouler. C'est Sisyphe qui roule quotidiennement sa souffrance et son rocher. On roule chaque jour sa douleur dans le Tartare nommé le Liban. Mais on en a marre. Il faudrait peut-être dire aux étrangers qui posent le pied sur la terre de notre Mère-Médée : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. » Et il faudrait le dire à soi-même. Non pas pour déprimer, mais pour assumer la cruauté et l'absurdité des attentats au lieu de les camoufler. Acceptons de sentir l'odeur du sang, de la puanteur, des destructions et de la mort pour ne plus y retomber. La démarche divine de Dante ne nous est peut-être pas destinée. Et il faudrait peut-être, en échappant à Thanatos et aux châtiments du père et de la patrie, rester à la maison, les bras croisés mais non pas espérant et en attendant la fameuse fin heureuse qui ne vient jamais, mais en imaginant...Imaginant que le Liban est un Sisyphe heureux en assumant, en premier lieu, l'absurdité, pour pouvoir ensuite la surmonter.
On n'a qu'à recourir à son imagination, à la manière du Imagine de John Lennon, une chanson que la plupart des jeunes Libanais chantent sans en comprendre le sens.
Imaginons, en nous référant aux œuvres des écrivains libanais, une terre de simplicité et d'amour dépourvue de dieux, de paradis et d'enfer puisqu'« une action faite par amour est toujours par-delà le bien et le mal », comme dit
Nietzsche.
Imaginons un petit village, à la manière des frères Rahbani, qui rêve en contemplant la lune et qui produit en travaillant la terre ensoleillée.
Imaginons, car tout s'anéantit et s'effondre sauf l'imagination.
Imaginons... car « il faut imaginer (le Liban) heureux ».


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