Économie

Les inégalités à l’ère du numérique

15/01/2014

Le pape François a mis en garde en novembre contre « les idéologies prônant l'autonomie absolue du marché », qui sont censées mener à la croissance rapide des inégalités. A-t-il raison ?
En un sens, le pape François s'est manifestement trompé : dans de nombreux cas, l'inégalité entre les pays diminue. Le ménage chinois moyen, par exemple, est en train de rattraper le ménage américain moyen (même s'il reste encore un long chemin à parcourir). Mais ces exemples ne nient pas l'importance de l'accroissement des inégalités internes des pays. La Chine et les États-Unis sont des sociétés considérablement inégalitaires et le deviennent de plus en plus. Aux États-Unis, les statistiques sont frappantes aux deux extrêmes de la distribution des revenus. Le quart inférieur des ménages américains n'a bénéficié de presque aucune augmentation réelle (indexée sur l'inflation) des revenus depuis les 25 dernières années. Ces personnes ne partagent plus les fruits de la croissance de leur pays. La tranche supérieure de 1 % des Américains, cependant, a vu ses revenus réels presque tripler au cours de cette période, sa part du revenu national a atteint 20 %, un chiffre sans précédent depuis les années 1920.
Dans de nombreux pays émergents, la croissance économique rapide a fait augmenter le niveau de vie au moins dans une certaine mesure pour presque tout le monde. Mais la part des riches et des ultrariches augmente dans une proportion de plus en plus spectaculaire. Une fois que ces pays se seront rapprochés des niveaux du revenu moyen des pays développés et que leur croissance aura ralenti au taux moyen des pays riches, leur avenir pourrait alors ressembler à celui de l'Amérique d'aujourd'hui.
La mondialisation explique en partie la stagnation des revenus du quart inférieur aux États-Unis et dans d'autres pays développés. La concurrence des travailleurs chinois à bas salaire a entraîné une baisse des salaires américains. Mais le changement technologique pourrait être un facteur plus fondamental et qui pourrait avoir des conséquences dans tous les pays. Le changement technologique est l'essence même de la croissance économique. Nous nous enrichissons parce que nous réussissons à maintenir ou à augmenter la production avec moins d'employés et parce que l'innovation crée de nouveaux produits et services. Les nouvelles technologies qui réussissent provoquent toujours des pertes d'emplois dans certains secteurs, qui sont compensées par de nouveaux emplois par ailleurs. Par exemple, les tracteurs ont supprimé des millions d'emplois agricoles, mais les fabricants de tracteurs, de camions et de voitures en ont créé des millions de nouveaux.
Mais les nouvelles technologies apparaissent subtilement sous différentes formes qui ont des conséquences économiques différentes par nature. Les nouvelles technologies d'aujourd'hui peuvent avoir des effets distributifs beaucoup plus troublants que celles de l'âge électromécanique. Imaginez qu'il y a 30 ans, quelqu'un ait découvert une suite de mots magiques qui nous permette de parler à n'importe quel ami partout dans le monde : « Abracadabra John » et vous pouviez parler à John, où qu'il se trouve. Pourvu que l'inventeur ait déposé ses droits de propriété intellectuelle, il deviendrait la personne la plus riche du monde. Et ses avocats et ceux qui lui fourniraient des biens et services de luxe s'enrichiraient aussi. Mais au-delà de cela, aucun nouvel emploi n'aurait été créé.
Les technologies de l'information et de la communication ont elles aussi un coût, même s'il est plus modique que celui des innovations de l'ère électromécanique. Le coût du matériel informatique s'effondre au fil du temps conformément à la loi de Moore de l'accroissement continu de la puissance de traitement. Et une fois que le logiciel a été développé, le coût marginal de la copie est effectivement nul. Les avantages pour les consommateurs de cette technologie sont importants par rapport à son prix : le coût du dernier ordinateur, de la dernière tablette ou du dernier Smartphone est insignifiant comparé au coût d'une nouvelle voiture en 1950. Mais le nombre d'emplois créés est également trivial.
En 1979, General Motors employait 850 000 travailleurs. Aujourd'hui, Microsoft emploie seulement 100 000 personnes dans le monde, Google en emploie 50 000 et Facebook en emploie seulement 5 000. Cela ne représente que quelques gouttes d'eau dans l'océan du marché mondial de l'emploi, en remplacement des très rares emplois que la technologie de l'information a automatisés.
Mais la hausse du chômage n'est pas une fatalité. Il n'y a pas de limite au nombre d'emplois de services que nous pouvons créer dans le commerce de détail, dans les restaurants et la restauration, dans les hôtels et dans une grande variété de services à la personne. Wal-Mart, par exemple, emploie deux millions de personnes et le Bureau des statistiques sur l'emploi des États-Unis prévoit que plus d'un million d'emplois supplémentaires seront créés dans le secteur des loisirs et de l'hôtellerie aux États-Unis durant la prochaine décennie. Mais les salaires que le marché va fixer pour ces emplois peuvent entraîner des inégalités encore plus marquées. Et il n'y a aucune raison de croire que la réponse standard des politiciens à ce problème, « accroître les compétences de la main-d'œuvre », va compenser cette tendance. Bien que de nombreuses personnes acquièrent des compétences informatiques de qualité supérieure, Facebook n'aura jamais besoin de plus de quelques milliers de salariés. Et l'accès à des emplois bien rémunérés est susceptible d'être déterminé non pas par le niveau de compétence absolue, mais par une compétence relative dans un monde où le vainqueur rafle toute la mise.
En tout état de cause, les prix des produits et services informatiques sont très peu chers, de sorte que même ceux qui sont relativement pauvres ont les moyens de se les procurer. Cela pourrait rendre les sociétés très inégalitaires bien plus stables qu'on ne le croit. Dans son récent ouvrage Average is Over, l'économiste Tyler Cowen formule cet argument délibérément provocateur : si la nouvelle technologie doit produire des inégalités extrêmes, les perdants relatifs, rassasiés de jeux vidéo, de divertissements sur Internet et pourvus des bases du minimum vital acceptable, seront trop dociles pour se révolter. Cowen a peut-être raison : les pauvres ne vont peut-être pas se révolter. Mais les inégalités extrêmes devraient toujours nous préoccuper. Au-delà d'un certain point, l'inégalité des résultats alimente inévitablement une plus grande inégalité des chances. Et l'extrême inégalité des résultats ou des opportunités peut nuire à l'idée d'après laquelle nous devrions tous être des citoyens égaux, si ce n'est selon notre niveau de vie matériel.
Le pape François avait donc raison : malgré le succès incontestable du capitalisme comme système pour générer de la croissance économique, nous ne pouvons pas compter uniquement sur les forces du marché pour générer des résultats sociaux souhaitables. Toutes les nouvelles technologies créent des opportunités, mais les marchés libres vont distribuer les fruits de certaines nouvelles technologies de façon très inégale. Compenser ces résultats sera un défi plus grand aujourd'hui qu'il ne l'a été dans le passé.

© Project Syndicate, 2014.

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