C'est probablement l'un des plus beaux slogans de la révolution du Cèdre. J'aime la vie. Quoi de plus éloquent pour dire en trois mots, simples et vrais, une ambition saine et légitime ? Vivre et aimer la vie que l'on mène. Aimer le Liban, ses cèdres, ses plages, son soleil, ses cafés et restaurants, sa belle arrogance de pays fier, de pays message, de pays métissage. Aimer le Liban, même pour son côté brouillon, pour ses policiers qui fondent devant le sourire faussement contrit d'une mauvaise conductrice, pour son infrastructure branlante, pour son interdiction de fumer que tout le monde ou presque ne respecte pas ; pour ses trois jours de fermeture d'école pour une pluie banale; pour les taxis-service râleurs et pour le daltonisme collectif des Libanais devant les feux de signalisation...
Aimer le Liban jusqu'à y croire, jusqu'à prendre parti, avec l'un ou l'autre bord, et en défendre la haute idée que l'on s'en fait. Aimer le Liban malgré tout, aimer la vie que l'on y mène. L'ambition était simple, et, tout compte fait, pas vraiment exubérante. C'est même un slogan récupéré, en son temps, par une remarquable campagne publicitaire du camp opposé, qui a cru bon de rajouter des conditions à l'amour de la vie : l'amour d'une vie plus sûre, l'amour d'une vie plus digne, etc.
Soit. Les deux idées, au fond, se recoupaient, formaient ensemble les pièces d'une seule mosaïque : celle d'un Liban coloré, bigarré, vibrant et vivant. Un pays unique, où un certain Mohammad Chatah tweete, le 24 décembre, un joyeux Noël à tous, et évoque un esprit de Noël qui enveloppe les cœurs des croyants et des non-croyants. Un pays où le président de la République maronite, le Premier ministre sunnite, toutes les instances religieuses et politiques, souhaitent un joyeux Aïd à tous, puis un joyeux Noël, puis de belles Pâques, puis une agréable Saint-Maron, puis un heureux Maouled... Un pays où, juste en face de la plus grande mosquée de la capitale, se dresse tous les ans un sapin de Noël immense, brillant de mille feux, assailli de photos de familles venues de tous les quartiers de la ville.
Le Liban est véritablement un pays unique au monde, si unique et si idéalement bon à vivre qu'il finit par ressembler à un mirage. Juste au moment où l'on se croit et se sent béni des dieux, juste là où on se met à rêver qu'on aime simplement la vie, on est frappé de plein fouet, frappé bien fort, ramené brutalement à une réalité amère : les forces du mal ne nous laisseront jamais vivre en paix.
Elles ont encore frappé, là où ça fait mal, un 27 décembre. Sous un soleil resplendissant, et une température idéalement douce, en plein centre-ville, entre les immeubles au luxe raffiné et les boutiques aux prix prohibitifs, l'horreur a de nouveau frappé.
Télécommande dans une main, téléphone portable dans l'autre, chaque Libanais s'est arrêté de vivre pendant quelque temps. Y a-t-il une personne visée? 14 ou 8 ? Importante? Chrétienne? Sunnite? Le
suspense n'est pas bien long. Le nom de l'ancien ministre sunnite tombe, et rejoint la longue liste des victimes du mal. Les mines tristes et choquées, les Libanais vivent au ralenti durant quelques heures, le temps d'écouter patiemment les doléances des uns et les condamnations des autres.
Puis, machinalement, en ce 27 décembre, la vie, le soleil, l'esprit de Noël, cité par Chatah, reprennent le dessus.
Comme des robots, nous reprenons tous notre quotidien, exactement là où on nous l'avait suspendu. Le soir même de l'attentat tragique, qui a aussi coûté la vie au jeune Mohammad Chaar et six autres innocents, les restaurants de la capitale sont pleins et on y fait la fête.
Avons-nous donc perdu toute humanité ? Sommes-nous devenus à ce point blasés par la douleur ? Notre amour de la vie est-il devenu trop vorace ? A-t-il pris le dessus sur notre bon sens, a-t-il annihilé notre capacité à réagir, à refuser, à se soulever comme un seul homme face à l'horreur ? Arrivons-nous d'ailleurs encore à identifier l'horreur ?
J'aime la vie. Un beau slogan, certes. Partagé par tous les Libanais, de tous bords confondus. Malheureusement, les ennemis de la vie l'ont eux aussi compris, et notre insatiable soif de vie fait désormais partie de leurs comptes obscurs.
Ils savent qu'ils peuvent tuer à huis clos, presque sans bruit.
Joumana DEBS NAHAS
Avocate au barreau
de Beyrouth


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