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Nos lecteurs ont la parole - Sagi Sinno

Montrés du doigt

Si le Liban pouvait parler, il aurait éventuellement dit ce qui suit. Quand j'ai officiellement vu le jour le 1er septembre 1920, vous étiez bien réticents, à l'encontre d'une partie considérable de mes habitants, à l'idée de ma naissance. Vous étiez, pour la plupart, des citadins fiers d'appartenir à un empire âgé de plus de quatre siècles et vous regardiez, perplexes, ses ruines. Certains d'entre vous avaient choisi de soutenir la révolution arabe au Hijaz en réaction aux excès du nationalisme turc, mais très rares sont d'entre vous ceux qui pouvaient accepter l'idée que je sois, moi, tout petit, leur entité d'attachement, même si on m'appelait, à l'époque, le Grand Liban. Avec la Conférence du littoral (mou'tamar al-sahel) en 1936, vous avez bien marqué votre opposition au mandat français et demandé votre rattachement à la grande Syrie. Pourtant, sept ans plus tard, en négociant les termes d'un contrat social et en œuvrant pour mon indépendance, Riad el-Solh a réussi à vous réconcilier, pour la première fois, avec moi. Mais à cause, entre autres, de « privilèges » réservés à certains de vos compatriotes, votre cœur ne battait que partiellement pour moi, vos rêves et vos aspirations me dépassaient pour un océan plus large. Les événements de 1958 et la guerre civile témoignent de ces déchirures. En s'engageant dans la voie de la reconstruction après un nouveau contrat social (Taëf), Rafic Hariri a su achever la réconciliation en me faisant accepter, par vous, comme votre entité définitive d'appartenance.
Durant toutes ces années, vous avez payé le prix lourd de votre attachement à moi. Dirigeants politiques ou hauts dignitaires religieux se sont sacrifiés pour mon existence et ma survie : Riad el-Solh, Rachid Karamé, Rafic Hariri ou le mufti Hassan Khaled, etc. D'autres ont été forcés à prendre le chemin de l'exil : Saëb Salam, Saad Hariri. Je n'ai pas oublié, non plus, votre combat, avec vos confrères, pour mon intégrité territoriale. Grâce à votre résistance en 1982 par exemple, l'armée israélienne n'a pas pu tenir plus de dix jours dans ma capitale. Quand je vois que certains se permettent de vous donner des leçons de patriotisme, je ne peux qu'être écœuré par tant d'arrogance.
Aujourd'hui, toute cette histoire est occultée au profit d'une culpabilisation excessive : tantôt « takfiris » (authentiques ou « modernes » ), tantôt agents d'Israël, souvent on vous fait endosser les deux accusations simultanément. Pour certains, tout danger proviendrait nécessairement et automatiquement de vous. Pourtant, depuis neuf ans, le terrorisme vous frappe durement aussi, et surtout de façon bien ciblée. La crème de vos politiques, magistrats, officiers, intellectuels, diplomates tombent aux côtés de leurs alliés de la première coalition multiconfessionnelle créée spontanément pour défendre ma souveraineté et mon indépendance. Même quand il s'agit de l'assassinat de vos « prétendus » modérés, ces derniers sont accusés d'avoir fourni un milieu d'accueil aux extrémistes qui seraient en train de les liquider. Vous êtes soupçonnés aussi de vouloir concentrer tout le pouvoir entre vos seules mains, pourtant c'est votre principal représentant qui en est évincé suite à la parade des chemises noires.
Rassurez-vous, je ne crois absolument pas à cette diabolisation infondée. On vous appelle les Libanais sunnites, mon style peut paraître très direct, mais la gravité de la situation ne supporte pas les demi-mots, d'autant plus que vous êtes montrés du doigt, en des termes à peine voilés, en tant que tels, à moins de vous plier à certaines conditions dictées. Je vous connais très bien : votre diversité, vos inquiétudes, vos erreurs, vos déceptions, mais je connais surtout votre fidélité, et l'authenticité de votre engagement qui s'est construit progressivement envers moi. Non, je n'ai certainement pas peur de vous, comme je n'ai peur d'aucune de mes autres composantes. Je n'ai pas, non plus, peur pour mon avenir dans cette région parce que vous y êtes ma garantie principale. Je partage votre ras-le-bol devant tant d'injustice, et je suis désolé de ne pas pouvoir protéger mes ressortissants comme tout État devrait le faire. Mais ne tombez pas dans la tentation paramilitaire pour faire face à une certaine milice existante dont le fléau est désormais transnational, et dont la communauté confessionnelle d'appartenance ne saurait être tenue, en aucun cas, pour responsable des graves erreurs que cette organisation commet. Tournez le dos également aux milices qui prétendent vous venir en aide d'au-delà des frontières, leur agenda noir ne ressemble en rien au vôtre. Unis avec tous vos compatriotes exclusivement autour de mes institutions, vous m'épargnerez, tous ensemble, d'atroces souffrances. Un jour ou l'autre, même les plus réticents de mes fils, épris de sentiments de toute-puissance illusoire, deviendront plus humbles et comprendront aussi que c'est la seule issue possible. Ne perdez pas votre foi en moi, pas maintenant. Je ne perdrai jamais la mienne en vous.

Sagi SINNO

Si le Liban pouvait parler, il aurait éventuellement dit ce qui suit. Quand j'ai officiellement vu le jour le 1er septembre 1920, vous étiez bien réticents, à l'encontre d'une partie considérable de mes habitants, à l'idée de ma naissance. Vous étiez, pour la plupart, des citadins fiers d'appartenir à un empire âgé de plus de quatre siècles et vous regardiez, perplexes, ses ruines. Certains d'entre vous avaient choisi de soutenir la révolution arabe au Hijaz en réaction aux excès du nationalisme turc, mais très rares sont d'entre vous ceux qui pouvaient accepter l'idée que je sois, moi, tout petit, leur entité d'attachement, même si on m'appelait, à l'époque, le Grand Liban. Avec la Conférence du littoral (mou'tamar al-sahel) en 1936, vous avez bien marqué votre opposition au mandat français et demandé votre...
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