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Nos lecteurs ont la parole - Philippe Kandalaft

Le patriarche de Sebaal

Assaad Sebaalani nous revient avec le tome 3 de Rissalat Hobb Kithar. De son domicile, tout proche du Musée national de Beyrouth, il pioche dans ses souvenirs, les souvenirs d'un père de famille, d'un professeur au parcours semé d'embûches, d'un farouche syndicaliste, d'un simple citoyen, d'un homme de lettres. Il pioche dans le présent, homme du monde, observateur et témoin d'une société sans pitié, grand-père savourant les plaisirs de l'enfance qui, comme par magie, vous rend la jeunesse du cœur, de l'esprit et du corps et vous transforme l'espace d'un moment en un enfant d'un autre temps.
Certes, Assaad Sebaalani m'était apparu avec le tome 2 de Rissalat Hobb Kithar dans la posture du patriarche de Ferney (voir L'Orient-Le Jour du 01/4/2011 l'article intitulé « Le souffle du patriarche de Ferney »), dénonçant les abus de tous genres, pointant du doigt les misères de ce monde. Dans le tome 3, il est toujours ce même rebelle et il choisit également la lettre, si je puis ainsi dire, comme moyen d'expression. Mais ce sont des lettres qui racontent et l'écrivain lui-même devient conteur par excellence tout en se voulant simple dans l'écriture et la narration. Nous ne sommes cependant pas dans le féerique ou l'imaginaire. Le narrateur puise dans ses connaissances et son expérience personnelle. Il use de son talent d'improvisation d'où cet effet constant de spontanéité.
C'est donc par ces petits récits qu'il se livre et se révèle. Pour retenir notre attention il arpente le chemin du cœur et de la confidence, qui deviennent ses outils préférés. D'emblée, chacun de ses textes ouvre grand la porte, nous accueille, nous sert le café comme si nous étions reçus chez l'auteur, sans faste ni cérémonial, avec authenticité et décontraction. Et les épisodes se déroulent, s'étalent, les faits se succèdent, le rideau se lève sur la rencontre fortuite d'un « émir » sur un trottoir ou d'un professeur retraité à la porte du collège, une visite, une expérience personnelle. Nous retrouvons ici le sourire d'une religieuse, là un journaliste émérite ou un syndicaliste engagé, un fait divers, « le poète des abris de guerre » ou le « Hamlet libanais » ailleurs. D'autres figures occupent l'espace, un haut fonctionnaire, un éducateur, une élève timide, le moukhtar du village, un ami ou une amie, saint Jean Baptiste de La Salle, le lycée du village, le journal du matin, les Libanais sans frontières...
Alors défilent Riad Fakhoury, sœur Henriette, Mikhaïl Moawad, Ghassan et Gebran Tuéni, Jean-Marie Muller, Badaoui Farah, Issam Khalifé, Rida Wahid, Mansour al-Hoayek, Maurice al-Hoayek, Joseph Abi Daher et tant d'autres, anonymes ou non. Mais qu'importe. Avec eux la guerre devient une connerie, l'assurance-maladie et les médecins arrivistes sont suspectés de crimes contre l'humanité. Le syndicalisme d'aujourd'hui est vu dans le prisme de l'immobilisme et de la lâcheté, le quotidien du matin tombe dans la désuétude, cédant la place à la technologie moderne. Tel lycée apparaît comme un havre de paix, telle école comme un modèle de justice. Le journal se révèle un ami vers lequel on va. Telle poésie se métamorphose en un hymne à l'amour ou une page en guise de défense des plus démunis, tel outil, le pied de biche du sculpteur, nous dévoile une leçon de dignité, la victoire du travail et de la persévérance sur la misère.
Et puis il y a, certes, le combat plus personnel cette fois de l'écrivain lui-même, le calvaire du professeur six fois victime d'un licenciement abusif et qui se confie à saint Jean-Baptiste de La Salle dans une lettre poignante relatant les exactions dont lui-même et sa famille ont été victimes. On y côtoie également la lutte du syndicaliste qui a soif de justice et d'indépendance, l'homme des grandes causes, celui qui ne peut fermer l'œil tant que son voisin est sans logis, sans pain. Le conteur prend alors une autre dimension, il cesse d'être l'écrivain aux mots simples, celui qui veut tout juste narrer. Il s'engage dans le combat social et dénonce avec des mots crus et sans détour les abus du clergé, la République inerte, la corruption sous toutes ses formes. Il stigmatise le féodalisme politique et social, le culte de la dépendance et l'absence de justice sociale. Il fustige et condamne les lois iniques à l'instar de celles qui sonnent le glas chaque 5 juillet de l'année dans les milieux scolaires. Il accable l'immoralité, la polémique creuse et l'indifférence coupable. À l'encontre de tous ceux-là, son verdict est d'une absolue détermination, clair, sans partage : « Vous n'êtes pas des miens, je ne suis pas des vôtres. »
À tel point que l'on sent, ici ou là, la nostalgie qui fait route commune avec le cœur et la confidence.
Qu'on ne s'y trompe pas. Elle est omniprésente. Dans l'écriture et la manière de raconter, au fil des lignes. Une nostalgie des choses simples de tous les jours. Nostalgie et reconnaissance pour les avocats de la Feiha' qui l'ont défendu sans compter. Nostalgie pétrie d'un souffle et d'une fierté nationaux qui gonflent les voiles de ce Liban porté hors de ses frontières.
Y a t-il cependant un espoir? Y a t-il au moins une lueur qui apporte du baume au cœur de l'homme blessé? Cet homme qui a battu de l'aile, durement, pour ne pas tomber et pour rester en accord avec ses principes, rester debout pour les siens, pour la grande cause du syndicalisme indépendant. Certes il y a les amitiés indéfectibles, le soutien d'un Jean-Marie Muller, figure incontestable de la non-violence, certes il y a la famille dont le soutien est irremplaçable, certes il y a la foi solide. Mais il y a aussi cette quatrième de couverture qui en dit long sur le regard que porte le conteur sur l'avenir. Le grand-père et son petit-fils posant ensemble pour la postérité. Image emblématique du message, de cette confiance dans les générations futures, de cette mission à perpétuer mais également de cet homme redevenu enfant l'espace d'un temps et qui retrouve tous les plaisirs de l'art d'être grand-père, le paradis de l'enfance perdue.
Voilà comment Rissalat Hobb Kithar 3 devient une page ouverte sur le futur, un récit autour d'un café ou d'une inaccessible étoile, le rêve d'un monde meilleur, un cœur plein d'amour et de tendresse, une nostalgie de ce temps qui n'est plus, une nostalgie de tout ce qui n'est plus. Avec un cri poignant qui demeure suspendu quelque part au-dessus de nos têtes, qui sonne fort et qui en dit long sur un monde que le conteur rejette : le droit, son droit, on ne le prend pas, on l'arrache. Comme si c'était la leçon de vie qu'il voudrait laisser pour héritage aux générations montantes.

 

Assaad Sebaalani nous revient avec le tome 3 de Rissalat Hobb Kithar. De son domicile, tout proche du Musée national de Beyrouth, il pioche dans ses souvenirs, les souvenirs d'un père de famille, d'un professeur au parcours semé d'embûches, d'un farouche syndicaliste, d'un simple citoyen, d'un homme de lettres. Il pioche dans le présent, homme du monde, observateur et témoin d'une société sans pitié, grand-père savourant les plaisirs de l'enfance qui, comme par magie, vous rend la jeunesse du cœur, de l'esprit et du corps et vous transforme l'espace d'un moment en un enfant d'un autre temps.Certes, Assaad Sebaalani m'était apparu avec le tome 2 de Rissalat Hobb Kithar dans la posture du patriarche de Ferney (voir L'Orient-Le Jour du 01/4/2011 l'article intitulé « Le souffle du patriarche de Ferney »), dénonçant les...
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