Avec Hagop Der Ghougassian, son complice de toujours, sur scène à Montréal.
Dans El-Orbaa Bnoss el-Jomaa, sa pièce – à succès – de l'année dernière, Betty Taoutel avait déjà évoqué le thème de l'émigration de la jeunesse libanaise. Cette fois, dans Passeport n° 10452, elle creuse encore plus profondément «le rêve de partir» commun à un nombre – hélas! – toujours croissant de nos compatriotes. Et comme toujours chez cette comédienne, auteure et metteure en scène, ce grave sujet de société est traité sur le mode du rire!
Partir ou rester? Tenter sa chance à l'étranger (en l'occurrence au Canada) dans le but d'obtenir un passeport tant convoité ? Quitter sa terre natale pour se sentir en sécurité loin du chaos, de l'instabilité, des tensions et des crises qui ravagent nos 10452 km2? S'en aller pour assurer un avenir meilleur à ses enfants? Telles sont les questions qui tourmentent la mère de Omar (interprétée par la metteure en scène elle-même). Ravagée d'angoisse, elle tente de convaincre son mari (joué par son complice, le comédien et éclairagiste Hagop Der Ghougassian) – et de se convaincre soi-même! – de la nécessité d'émigrer, d'aller s'installer ailleurs, sous des cieux plus cléments. Mais là-bas, justement, la vie se révèle souvent très différente de ce que l'on avait imaginé.
Inspiré de ses propres inquiétudes, mais aussi de nombreux témoignages qu'elle a recueillis tant auprès de postulants à l'émigration que d'immigrés libanais, ce Passeport n° 10 452, tout dernier opus de Betty Taoutel, dépeint avec humour et dérision le vécu d'un peuple finalement déchiré où qu'il se trouve.
Une création pour le FMA de Montréal
Si le déclencheur de cette comédie amère est la phrase de sa fille rapportée plus haut («tous mes amis ont une autre nationalité : française, canadienne, américaine, brésilienne... et suivent les cours d'arabe spécial étrangers», m'a-t-elle dit, rapporte Taoutel), il s'agit, en fait, d'une création pour le Festival du monde arabe de Montréal.
Institué il y a 14 ans par le Libano-Canadien Joseph Nakhlé, cet événement annuel consacré aux arts de la scène en provenance d'Orient (concerts, performances, théâtre, spectacles chorégraphiques contemporains ou traditionnels...) avait expressément sollicité la participation de la comédienne et metteure en scène à son édition de 2013 articulée autour du thème des «Tribales». «L'année dernière, le directeur et l'attaché de communication du festival étaient venus en prospection à Beyrouth. Ayant assisté à El-Orbaa Bnoss el-Jomaa «et l'ayant appréciée – notamment pour les problèmes liés au pays que j'y soulevais dont, entre autres, l'émigration – ils m'ont invité à présenter une production sur la scène montréalaise», indique Taoutel. «Mais une production plus légère, avec un nombre d'acteurs restreints (la dernière comportait 9 comédiens) et s'accordant au thème des "Tribales". Il fallait donc une création spéciale. J'ai alors choisi de parler d'une idée qui me tenait à cœur, à savoir l'émigration idéalisée», poursuit-elle.
À partir de ce «rêve d'ailleurs» partagé par de nombreux Libanais, ce fantasme d'eldorado et les désillusions qui, forcément, en découlent, la dramaturge a tissé une pièce drôle et grave à la fois. Une comédie dans laquelle elle développe – «sans parti pris», tient-elle à préciser! – un écheveau de sujets liés à la situation politico-sociale du pays du Cèdre. Présentée (en français) au Canada le 3 novembre sur la scène de la «Cinquième salle», place des Arts à Montréal, Passeport n° 10452 a été accueillie avec enthousiasme et saluée par une longue ovation par un public mixte. «Qui, à mon grand étonnement, était constitué aussi bien de membres de la communauté libanaise que de Québécois purs et durs», relève Taoutel. Invitée le lendemain au consulat du Liban, les échos qu'elle y recueillera lui feront prendre conscience de l'universalité de son sujet.
Ce désir d'émigration et son lot de corollaires, comme le choc des cultures, les difficultés d'intégration, le fait d'être obligé de grandir et de vivre ailleurs que dans le pays natal, sont finalement la situation la mieux partagée dans ce monde globalisé! Comme toujours chez Taoutel, une comédie sous-tendue de réflexion, qu'elle donnera à voir au public beyrouthin du 6 février au 4 mars au théâtre Monnot, les jeudis, vendredis, samedis et dimanches à 20h30. En dialecte libanais cette fois!


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