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Nos lecteurs ont la parole - Rabih Nassar

Petite rêverie beyrouthine

Une envie de l'étrangler me démange. Évidemment, je ne le ferai pas : il est sur sa petite mobylette toute cassée et je suis dans le confort de ma belle voiture toute propre. Il est probablement sale, et je suis tout refait. Et pourtant, au moment ou je me prépare à lui marcher dessus, quelque chose dans sa posture m'arrête. Une tristesse inexpliquée. Un regard désespéré. J'avais pris l'habitude de les insulter, et ils me le rendaient bien. Là par contre, je ne sens aucune résistance. Un abandon total, comme s'il baissait les bras. Un fétu sur un fleuve ronflant. Dans un recoin stagnant, là où tout semble se calmer, juste après quelques rapides, il reprend son souffle. Mais ce n'est pas pour se remettre à nager. Il a juste décidé de flotter. La masse d'eau sur laquelle il flotte avance avec le fleuve. Devant, c'est une chute. Il n'en a que faire. Il est sur sa mobylette, il a 40 ou 50 ans. Il est sur sa mobylette. Une mobylette qui menace, elle aussi, de s'effriter. Né probablement dans une banlieue beyrouthine, il était sans doute le premier d'une famille nombreuse. Son père a dû crever par erreur, une balle perdue, un éclat d'obus, un convoi de politiciens. Il a dû arrêter l'école pour aider sa mère à acheter de quoi laver les couches de ses douze frères et sœurs. Évidemment, ce n'était pas grand-chose d'arrêter l'école publique. On y apprend la géographie égyptienne des années 40, on y découvre qu'il y a moins de vaches que de moutons dans les nations arabes, et que le regard bovin n'est pas une exclusivité animale. Il a donc arrêté d'apprendre ce qui ne lui servirait à rien et a dû se lancer dans un de ces métiers prometteurs mais traîtres. Coursier, chauffeur, milicien peut être. Par dépit il a peut-être pris les armes. Il rêvait d'être médecin peut-être. Pianiste, conférencier, acteur, avocat. Un de ces métiers qui lui auraient permis de voir le monde, de vivre dignement, de rendre ses parents fiers. Mais son père est mort, par erreur. Pour un autre. Tué par un autre dont le père était mort. Sans doute pour une de ces bonnes raisons auxquelles ne s'attachent que ceux qui ont perdu quelqu'un. Pas les morts. Les morts, eux, ne s'attachent pas. Ils se renferment. Une belle boîte en chêne, ou en sapin. Morts pour la patrie. Bien noble.
Puis un jour la guerre s'est terminée. Pour lui, ça voulait dire qu'il allait pouvoir changer de vie. Juste après la guerre, il a dû se dire, et à ceux qui voulaient bien l'entendre, que c'était fini, et que tout allait s'arranger. Mais, petit à petit, dégoûté, il a commencé à se dire, avec tous ceux qui étaient en train de se le dire, qu'on vivait mieux durant la guerre, que tout était perdu. Que l'État, ce voleur, mérite de brûler vif, et tous ceux qui le soutiennent. De près ou de loin. Cet État, qui, à cause de son incapacité à gouverner, accuse. Un État qui lui a confisqué ses armes, pour se transformer doucement en milice. Les moyens en plus. Une milice costumée, légale, organisée. Il a 40-50 ans. Il est désabusé. Il a trop lutté et n'a plus d'énergie.
Aujourd'hui, il ne dit plus grand-chose.
Et moi alors ? Pourquoi je ne dis rien ? Je suis né un peu plus tard. Une génération au sortir de la guerre. Mes parents cachaient leur peur et ont transformé pour nous la guerre en jeu de piste. Sous le lit, dans la baignoire, dans la cage d'escaliers, dans l'entrée, dans la cave, à la montagne, à l'étranger. Puis la guerre s'est terminée. Pour moi ça voulait dire que l'école reprenait. Tous les jours ! J'ai pu terminer mes études, et j'ai réussi à trouver un boulot qui me permet de vivre décemment. Je me suis bâti une petite situation, j'ai sans doute un ou deux gamins en bas âge. Je m'y accroche et j'évite de faire des vagues de peur qu'on me les prenne.
Aujourd'hui je n'ose rien dire.
Puis il y a la génération d'après. Celle qui est née un pied dans l'avion. Souvent avec deux passeports, puis un, découvrant l'inutilité du passeport libanais. Celle qui se retrouve choquée de voir des adultes s'insulter a la télé. L'intérêt qu'elle porte pour Liban est très transactionnel. Elle aime ses plages privées parce qu'elles sont propres, ses boîtes de nuit parce qu'elle y oublie la crasse politique, ses pistes de ski parcs qu'elles ne sont pas très loin. En l'absence d'État elle s'autorégule. Jusqu'au jour ou elle se trouve une bonne raison de partir. Pour ne plus revenir.
Aujourd'hui, elle n'a rien à dire.
Nous voilà donc, trois générations se côtoyant, baissant les bras d'une façon ou d'une autre face à la corruption de l'État. Au bord du gouffre. Sans personne pour réclamer la démission de cette classe politique pourrie et pourrissante. De ce cancer qui se nourrit de la misère du peuple.
Sauf que c'est une rêverie. Maintenant qu'il reste si peu à nous prendre, et si on négociait ? Vous démissionnez, pour de l'argent, par amour du prochain, pour une retraite anticipée, pour rien même, et on promet de vous oublier. Au nom de tout ce que vous avez pris à mon pauvre mobylettiste. Au nom de cette vie que vous lui avez fauchée, et à tant d'autres. Dans vos convois blindés et vos villas protégées. Vous avez regardé mourir, ou encouragé à partir, la mort dans l'âme. En jurant de ne plus jamais revenir. En jurant que ce pays de ratés devra continuer sans nous. Ayez maintenant la décence de disparaître. En silence. Partez avant que ce peuple ne se réveille et vous mange tous crus. Trouvez vous une île pourrie ou vous pourrez finalement régler vos différends. Ou vous pourrez jouer à qui pisse le plus loin, sans dilapider des vies, déchirer des familles, ou ruiner une patrie. Partez donc avant que le peuple ne vous rejoigne au rang des assassins.
Partez et laissez donc la place à d'autres ; avec vous on est à l'arrêt depuis bien trop longtemps.

Rabih NASSAR

Une envie de l'étrangler me démange. Évidemment, je ne le ferai pas : il est sur sa petite mobylette toute cassée et je suis dans le confort de ma belle voiture toute propre. Il est probablement sale, et je suis tout refait. Et pourtant, au moment ou je me prépare à lui marcher dessus, quelque chose dans sa posture m'arrête. Une tristesse inexpliquée. Un regard désespéré. J'avais pris l'habitude de les insulter, et ils me le rendaient bien. Là par contre, je ne sens aucune résistance. Un abandon total, comme s'il baissait les bras. Un fétu sur un fleuve ronflant. Dans un recoin stagnant, là où tout semble se calmer, juste après quelques rapides, il reprend son souffle. Mais ce n'est pas pour se remettre à nager. Il a juste décidé de flotter. La masse d'eau sur laquelle il flotte avance avec le fleuve. Devant, c'est...
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