Suite aux premiers enthousiasmes générés par ce qui fut communément appelé «le printemps arabe», une morosité générale s'est vite propagée au Moyen-Orient. Avec la mort des idéologies et l'échec des projets nationaux et régionaux, les anciens démons de la haine confessionnelle et religieuse ont refait surface. La guerre civile qui fait ravage de la Libye jusqu'à l'Irak agit de sorte que le monde arabe fait figure d'homme malade de la modernité. Face aux mutations que connaissent d'autres parties du globe, de l'Inde jusqu'au Brésil, ce même monde arabe paraît à l'écart des pays émergents, comme mis en quarantaine. L'Orient est en fait prisonnier de ses mythes destructeurs. Grete de Francesco, dans son ouvrage intitulé Le pouvoir du charlatan, souligne que l'homme est en général prédisposé à prêter l'oreille au merveilleux, surtout dans les périodes de l'histoire où les certitudes de la vie paraissent ébranlées, et où les valeurs économiques ou spirituelles prises jusque-là pour sûres et acquises ne peuvent plus servir d'appui. Ainsi s'est décuplé le nombre des victimes des charlatans, «des victimes suicidaires», pour reprendre l'expression d'un Anglais du XVII siècle.
En effet, le monde arabe est actuellement ravagé par les sectes. Sectes que tous et chacun connaissent de nom. Cependant, ce terme a pris une dimension polémique et désigne de nos jours un groupe ou une organisation, le plus souvent à connotation religieuse, dont les croyances ou le comportement sont jugés obscurs ou malveillants par le reste de la société. Généralement, les responsables de ces groupes sont accusés, d'une part, de brimer les libertés individuelles au sein du groupe ou de manipuler mentalement leurs disciples, afin de s'approprier leurs biens et de les maintenir sous contrôle, et, d'autre part, d'être une menace pour l'ordre social. Or, pour créer une secte, il est essentiel d'attirer l'attention par des mots vagues et trompeurs. Il faut, d'une part, porter la promesse de quelque chose de grand, de nature à révolutionner la vie de chacun, et, de l'autre, maintenir un flou total. Il faut ensuite créer un ennemi: la dynamique du «nous contre eux». Si l'ennemi n'existe pas, les sectes vont en inventer un. Les sectes ont besoin d'une cause à défendre et des infidèles à exterminer. C'est le cas des salafistes contre les chafiites, des sunnites contre les chiites, des musulmans contre les chrétiens et les juifs. Or, selon Nietzsche, pour fonder une religion (voire une secte), il faut savoir reconnaître à coup sûr un type précis de gens médiocres et leur révéler que l'on est de même nature. Les gourous du nationalisme arabe, Nasser et consorts, ainsi que ceux de l'islam radical, Ben Laden et consorts, réussirent à envoûter les masses arabes. D'après Machiavel, les hommes sont si aveugles, si entraînés par le besoin du moment qu'un trompeur trouve toujours quelqu'un qui se laisse tromper. Ces gourous agissent comme une sorte d'aimant sur les masses. Ils acquièrent un grand pouvoir en offrant simplement la possibilité aux hommes et aux femmes de croire ce qu'ils voulaient croire de toute façon. Les crédules ne peuvent pas garder leurs distances; ils s'agglomèrent autour du thaumaturge, entrent dans son aura et s'abandonnent à l'illusion avec une lourde solennité, comme du bétail. (Grete de Francesco)
Derrière La Confession d'un fou (Bleu autour, 2001) de Leïla Sebbar, ouvrage de ton tolstoïen divisé en 122 versets de longueur inégale et se présentant comme un journal personnel confidentiel, se dessinent à la fois le «printemps arabe» et le portrait vague d'une barbarie qui pourrait exister n'importe où mais qui se situe ici, de toute évidence, en Méditerranée arabe ou musulmane. La voix du héros narrateur (qui n'a pas de nom) est celle d'un homme jeune qui joue le rôle de «justicier» et ne tue qu'à l'arme blanche (couteau ou rasoir). S'il n'était pas du bon côté (qui est celui de la révolte contre des chefs corrompus et meurtriers), il pourrait être considéré comme un terroriste. Récit circulaire, récit spiralé, mais aussi récit posthume puisque les trois dernières phrases (voix du héros) sont: «Je suis loin. Je vis outre-tombe. D'autres viendront.» Ça va sans dire qu'il s'agit d'une grande impasse. Or, selon les rapports de développement humain arabe des Nations unies, trois cents millions d'Arabes traduisent par an sept fois moins de livres que dix millions de Grecs. D'après un rapport de l'Unesco de 2008, soixante-dix millions d'Arabes de plus de quinze ans d'âge seraient analphabètes. Tandis qu'en 1970, il n'existait que cinquante millions d'analphabètes, ils sont soixante et un million en 1990, et en 1995 soixante-cinq millions. Près de 40% de la population des pays arabes, soit cent quarante millions de personnes, vit en dessous du seuil international (fixé à deux dollars par jour) de pauvreté. Il n'y a pas eu de réduction des taux de pauvreté au cours des vingt dernières années. Les données recueillies auprès de l'Organisation arabe du travail (OAT) font état d'un taux de chômage moyen (majoré à la baisse) dans les pays arabes en 2005 d'environ 14,4% contre 6,3% pour l'ensemble du monde. Cependant, ce taux varie largement d'un pays à un autre. Il est compris entre un maximum de près de 46% en Algérie et un minimum de 6,3% dans les Émirats arabes unis. À l'exception des Émirats, les autres nations arabes à revenu élevé ont un taux de chômage des jeunes à deux chiffres. D'après des estimations des Nations unies, la population des pays arabes s'élèvera à près de 385 millions de personnes d'ici à 2015 (contre environ 330 millions en 2007). Compte tenu du dynamisme démographique, l'enjeu est colossal: il faudrait créer pas moins de cinquante et un millions d'emplois nouveaux au cours des dix prochaines années simplement pour empêcher la situation d'empirer... Or, ce sont ces mêmes mythes pseudo-fondateurs des sociétés arabes, ces sectes qui prolifèrent par dizaines, ces tyrans qui monopolisent les richesses nationales, ces gourous qui envoûtent des masses analphabètes et pauvres qui font que le monde arabe risque de louper le wagon du XXIe siècle comme ce fut déjà le cas au XXe.
Nos lecteurs ont la parole - Peter Germanos
L’Orient des mythes destructeurs
OLJ / le 17 décembre 2013 à 00h00


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
PLUTÔT L'ORIENT DES ÉQUIVALENCES DESTRUCTICES !
13 h 17, le 19 décembre 2013