« Le Liban dans le chaos universel », d’après Hojeij.
Il n'a pas un regard innocent. Mais alors pas du tout. Et ce qu'il donne à voir, si tu n'y regardes pas à la loupe, armé d'un sens de l'analyse corsé, alors : visiteur, circule ! Il n'y a rien à voir. Mais ô que si, il y a plein à voir. Et surtout à méditer. Surtout pour celui qui veut « toucher à la substantifique moëlle », comme dirait Rabelais
Pour cette exposition hors des sentiers battus qui s'intitule « Relatively speaking » (« Relativement parlant »), il ne s'agit guère de langue de bois ou de fantaisie d'un absurde « ionescien ». D'abord on ajuste les lorgnons et on plonge dans la série des cadres noirs où un compteur, en toute tranquillité et un soupçon de provocation, vous darde de ses chiffres. Apparemment anodins. Mais vos calculs s'avèrent vite faux. Intérêt de politologue, de sociologue ou de chercheur de la Sofres pour un sondage ? Tout cela et un peu plus ! Pour la région et le Big Brother, ces chiffres sont-ils vraiment fiables, à la hauteur des attentes? Ont-ils ou méritent-ils notre confiance ?
Car quoi qu'en dise ce penseur de trente-huit ans, déjà signataire de dix films documentaires, douze courts-métrages et de nombreux clips de pub, entre art, bricolage et réflexion, le ton est à l'enquête, au parler frontal, au besoin et au devoir de transparence. Même les pieux mensonges ont la corde courte et n'ont jamais été salvateurs... Alors tant qu'à faire, cartes sur table ! Ici on récuse la majorité silencieuse, passive et soumise.
Venu à l'art par le biais des études de philosophie, Mahmoud Hojeij, à travers ces compteurs menteurs, déglingués, ignorants ou cachottiers, un brin élégants et finalement bien « artistiques » dans leur boîte noire lustrée, lève le voile et sème le doute. Car ces compteurs, œil vigilant d'une société de consommation et témoins supposés sans parti pris ni faux témoignages, ne vous diront jamais, par exemple, le nombre exact de barils de pétrole de la richesse de l'Arabie saoudite. Pas plus que le nombre exact de portés disparus au Liban, les morts en Syrie ou le vrai stock d'uranium en Iran.
Dénonciation, interrogation, curiosité ? Une fois de plus, tout cela et un peu plus car les chiffres ne donnent pas satisfaction et restent délibérément dans un flou atterrant. Dès lors, comment croire et accorder sa confiance au calcul, cette science réputée reproductible ?
Déplacement vers la série de tableaux résine. Blanc sur blanc avec des sculptures en fenêtres laiteuses bien taillées sur un espace de limbes. L'espace d'une carte d'état civil, d'un billet de 100 dollars, d'une balle de kalachnikov gravée comme une pierre tombale... autant de doigts pointés sur tout ce qui régit ou réduit une vie. Non pas symbolisme des frontières, mais réduction en espace vital pour tout ce qui nous asservit et nous lie à des codes et des obligations sociétales, indispensables pour s'épanouir, agir ou se terrer...
Plus osée et même carrément plus séditieuse et insidieuse est cette cartographie en quatre mappemondes mixed medias où la politique économique a un discours ouvertement terrifiant. Lire ces boutons épinglés sur les frontières des pays est ahurissant. L'on comprend, entre chronique de mort annoncée ou confirmée, à quel point l'univers est manipulé. Les dates le précisent... Des printemps arabes à la présence d'Israël, en passant par les conflits régionaux gauche-droite pour en arriver à la production de l'or noir, objet de tant de dissensions et de convoitises, tout est là soigneusement répertorié. Comme une annonce de film à projeter !
Plus aérées, plus ludiques, plus libres et, on peut le dire, plus artistiques sont les aquarelles, une série de cartes du monde où Mahmoud Hojeij, à l'écoute des remous de la planète, des informations, des lectures, de la créativité et des rumeurs, tente de se faire une idée des conflits, des appartenances, des valeurs en opposition et d'un point minuscule, écartelé entre Orient-Occident, qui s'appelle le pays du Cèdre... Considérations et supputations non dans les nuages, malgré ces vaporeux coups de pinceau et cette aquarelle aux tonalités tout en pastel dilué, mais réflexions autour des grands axes de la pensée arabe qui tente de comprendre et d'appréhender ses propres tiraillements, ses dérives, la place qui lui incombe et celle qu'on lui alloue, son statut actuel et ses promesses d'avenir...
Pour cette exposition qui ne propose ni paysages, ni portraits, ni natures mortes ou vivantes, le propos est avant-gardiste, pointu et percutant. Remettez à point vos lunettes, vos visières et votre sens d'analyse et d'observation : une pensée ou une idée est de loin moins innocente ou inoffensive qu'on ne le croit. Les flèches décochées, pourtant aux mots lisses et polis, atteignent leur but comme un pamphlet mordant. En termes interactifs, la voie est défrichée, au lecteur le soin d'interpréter.
* Agial, rue Abdel Aziz, jusqu'au 30 décembre.


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