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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

Comment est-on François p.p. ?

Le pape n'apprécie pas les évêques bling-bling. Il vient de remercier un prélat allemand qui s'était permis des dépenses somptuaires dans sa résidence épiscopale (une baignoire à plus de dix mille euros, entre autres excentricités!). Le très Saint-Père n'apprécie pas non plus les initiales p.p. qui s'attachaient à la signature de ses prédécesseurs. Cela fait présomptueux ; il signera désormais François tout court, du nom du saint éponyme, fondateur de l'ordre des franciscains, celui qui a célébré ses épousailles avec dame Pauvreté comme l'a illustré Giotto dans une fresque de la basilique inférieure d'Assise.
Que François, comme il souhaite qu'on l'appelle, ait été le premier pape jésuite ou qu'il ait été le premier pape d'Amérique latine n'épuise pas tous les sujets d'interrogation ou d'émerveillement. Le paradoxe est ailleurs, la question étant la suivante: comment et pourquoi un fils de saint Ignace de Loyola a-t-il assimilé la spiritualité franciscaine qui voit dans le dénuement «une identification idéale avec la règle de vie du Christ»?
Ce faisant, est-ce que le souverain pontife s'adonne aux délices jésuitiques de la restriction mentale ou à un certain irénisme, ou enfin a-t-il été convaincu par la lecture d'Arnold Toynbee pour qui saint François d'Assise a sauvé l'Église du Christ au Moyen Âge en y introduisant la vertu d'abnégation? Les anciens de nos divers collèges catholiques se souviennent de l'épisode fameux entre tous, quand le pape Innocent III fit son rêve prémonitoire, comme ils se souviennent du film de Zeffirelli, Brother Sun, Sister Moon. Le cinéma a fixé les détails de la vie de frère François (rappelons-le, puisqu'il n'a jamais été ordonné), lui qui parlait aux oiseaux et qui a remis au goût du jour l'héroïsme de la simplicité face aux manigances de la curie romaine et à sa munificence.
Or, l'ordre jésuite, s'il s'est voué à l'accomplissement de la plus grande gloire de Dieu, n'en est pas moins resté une institution qui s'est construite dans ses rapports avec les autorités en place, cherchant à les influencer ou à laisser son empreinte sur le cours des événements. Les fils de saint Ignace ont également été l'épée et le bouclier du «césaro-papisme». Mais cette mitoyenneté avec le pouvoir a coûté cher à la congrégation, l'amenant à la dissolution au XVIIIe siècle. Confesseurs des rois, chargés de l'éducation des fils de la noblesse, les jésuites ont, dès le départ, choisi d'être dans le monde et d'être les formateurs des «agents de changement» en se vouant principalement à la formation des jeunes de tous pays. Dans le Liban de la Ire République, six sur les sept premiers chefs d'État ont été des anciens du collège secondaire de l'Université Saint-Joseph.
Mais on n'a pas été prélat comme Mgr Bergoglio en Amérique latine sans avoir été confronté à la théologie de la libération qui, devant l'urgence des problèmes socio-économiques posés, a mis «l'accent de manière unilatérale sur la libération des servitudes d'ordre terrestre et temporel, de telle sorte que (certains) semblent faire passer au second plan la libération du péché, et par ne plus lui attribuer pratiquement l'importance première qui est la sienne». Condamnée par l'Église, cette tentation gravissime tente à réduire l'Évangile du salut à un évangile terrestre, à nier la charité dans sa composante théologale et à interpréter l'option préférentielle pour les pauvres dans le cadre d'une lutte des classes suivant un schéma marxiste (Congrégation pour la doctrine de la foi, le 6 août 1984)
Or, une certaine presse anglo-saxonne, dans sa hâte de se prononcer sur le nouveau pontificat, a attribué les réformes engagées par Sa Sainteté à une théologie de la libération bien assimilée, quand elle ne les a pas qualifiées de «cosmetics». Mais François vient de prendre de court ceux qui avaient préjugé de son action et de ses intentions sous-jacentes. Dans sa toute dernière exhortation apostolique (Evangilii Gaudium), il appelle évêques, prêtres et diacres à « sortir du catalogue des péchés », bref à mettre en sourdine les préceptes du concile de Trente et ceux de leur dernier avatar, le catéchisme de Jean-Paul II, catéchisme qui, entre autres anachronismes, affirme l'existence physique de l'enfer et ne condamne pas de manière radicale la peine de mort. Passant outre les prescriptions antérieures, le bref papal exhorte les responsables à aller vers les exclus par amour fraternel. Bref, il renonce à l'artillerie de la contre-réforme si marquée par l'empreinte jésuite, cheville ouvrière du concile de Trente au XVIe siècle. Et quand il s'adresse aux orthodoxes, il fait valoir qu'il opte pour la collégialité, n'étant que l'évêque de Rome, à savoir qu'un primus inter pares.
Non, ce n'est pas d'une théologie de la libération que se réclame François quand il déclare: «Dieu est aussi un prisonnier... de nos égoïsmes, de nos systèmes, des nombreuses injustices appliquées pour punir les plus faibles tandis que les gros poissons nagent librement.» Comme saint François, il est pour un peuple de Dieu en mouvement, loin de toute sclérose passéiste; il appelle à un élan (fortitudo) et à une ouverture au monde (generositas).
Donc un pape franciscain à Rome, les jésuites n'étant pas à une contradiction près!

 

Le pape n'apprécie pas les évêques bling-bling. Il vient de remercier un prélat allemand qui s'était permis des dépenses somptuaires dans sa résidence épiscopale (une baignoire à plus de dix mille euros, entre autres excentricités!). Le très Saint-Père n'apprécie pas non plus les initiales p.p. qui s'attachaient à la signature de ses prédécesseurs. Cela fait présomptueux ; il signera désormais François tout court, du nom du saint éponyme, fondateur de l'ordre des franciscains, celui qui a célébré ses épousailles avec dame Pauvreté comme l'a illustré Giotto dans une fresque de la basilique inférieure d'Assise.Que François, comme il souhaite qu'on l'appelle, ait été le premier pape jésuite ou qu'il ait été le premier pape d'Amérique latine n'épuise pas tous les sujets d'interrogation ou d'émerveillement....
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