Boris Andrianov et Vadym Kholodenko, deux musiciens en harmonie...
Tout en égrenant son chapelet de concerts au centre-ville pour la période de la fête de la Nativité, le festival de Beirut Chants propose, pour son huitième événement, une station remarquée et remarquable, surtout pour la beauté sonore du violoncelle. Et à tout seigneur tout honneur, c'est à Boris Andrianov, trente-sept ans et lauréat du prix Tchaïkovski (en 1997), qu'incombe la mission de faire vivre, avec éclat, des images sonores reliées à l'avènement du Messie... En accompagnement, les accords au clavier de Vadym Kholodenko, Ukrainien de 27 ans, né à Kiev et récent détenteur du prix Van Cliburn. Au menu, concis et très russe, Rachmaninov et Chostakovitch, avec une partition quand même de César Franck, soutenant un même souffle de vigueur et de lyrisme ...
Tous deux vêtus de noir. Le violoncelliste, décontracté, petite barbe de quelques jours, simple chemise et pantalon ; le pianiste, costume avec veste à revers satiné et nœud-papillon sur chemise blanche. Deux brillants acolytes des partitions de haute voltige.
C'est devant un autel abritant une splendide crèche en papier carton aux taches de «dripping pollockien» et dix cierges allumés dans leurs bougeoirs dorés que fuse le chant des cordes, pincées et frappées, pour Le Silence d'une nuit secrète... Celle où sous le ciel étoilé de Bethléem la face de l'humanité a changé.
C'est Rachmaninov qui conte, et les yeux se dirigent naturellement, non seulement vers la nef centrale aux lampes brillant de mille feux, mais vers cette petite crèche où est né le Roi des Rois. Sainte nuit pour des mélodies empreintes de ferveur, de piété, de foi, d'adoration et que Rachmaninov cerne en tonalités tendres et d'une douceur de caresse d'ange. Surtout pour le violoncelle dont les plaintes et les soupirs sous les assauts de l'archet ont des résonances d'un chant presque humain...
Pour prendre le relais, la Sonate op 40 en ré mineur de Chostakovitch. Quatre mouvements (allegro non troppo, allegro, largo et allegro) pour une œuvre écrite en 1938 lorsque Chostakovitch était au faîte de sa gloire en Russie. Une œuvre rayonnante de passion, de puissance et d'innovations techniques pour la période.
Audace des timbres, singularité de l'approche du violoncelle, dualité d'une dissonance harmonique maîtrisée, discours concertant absolument déconcertant par son originalité et son néoromantisme. Énergie décapante, arpèges éblouissants (aussi bien pour le violoncelle que pour le clavier), contrastes inhabituels, nappes rhapsodiques, autant de points d'attache pour une œuvre qui assaille littéralement l'auditeur. Dans le bon sens du terme, bien entendu...
Pouvoir de la musique
Petite pause et place à la Sonate en la majeur pour violoncelle et clavier, l'œuvre pour deux instruments la plus jouée de par le monde, de César Franck. Palettes d'émotion intense pour une diversification de thèmes qui s'embranchent en une phrase cyclique, cœur et clef de la réussite de l'inspiration de celui qui a dédié ses plus belles pages au virtuose du violon Eugène Ysaye. Architecture tout en finesse et minutie, répartition équitable pour un dialogue équilibré entre violoncelle et clavier, embardées pour une narration oscillant entre lyrisme et bravoure, tonalités tourmentées et apaisées pour une ligne mélodique constamment éruptive et incendiée. Comme une foi toujours aux aguets, toujours à l'épreuve et en transe...
Excellente interprétation des deux musiciens, en harmonie à la fois dans leur duo et avec ces pages aux pièges innombrables et périlleux, mais dont ils en triomphent avec une gracieuse et déroutante aisance.
Une trombe d'applaudissements parfaitement méritée. Gerbes de fleurs et révérence des deux artistes. En bis, une mélodie ample et lumineuse, à faire chavirer tous les cœurs.
Comme une brume échappée aux monticules de neige et au froid glaçant, comme une chaleur jaillie de paysages ensoleillés et exotiques, s'échappe un air familier qui jette un baume sur les cœurs. Celui de Peer Gynt de Grieg. Poésie des rythmes, des cadences et de ce chant voluptueux, si fluide, si éthéré, si volatil, si poétique.
Et que, dans une délicate transcription, violoncelle et clavier traduisent en termes insaisissables, comme une intouchable poudre d'ailes de papillon qui s'effrite à peine effleurée.
Sur ces dernières phrases, évoquant une quête éperdue de soi, une recherche d'identité dans la transparence, les auditeurs quittent l'enceinte de l'église et se lancent dans le froid de la nuit, le cœur encore plus léger qu'ils n'étaient venus: c'est ce qui s'appelle marcher sur un nuage. Et la musique, avec des interprètes de ce calibre-là, a ce pouvoir!


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