Non, bonnes gens, il n'y a rien à faire.
Car il est certains groupements dans notre monde qui s'avèrent, pour diverses raisons, tellement arriérés, tellement butés, tellement désespérants qu'il devient inutile de négocier avec eux le moindre arrangement.
Je n'ai nul besoin de préciser davantage une pensée qui hante la conscience de toute personne lucide au Liban.
Que l'on me comprenne bien. L'affirmation ci-dessus ne signifie pas que je classe béatement en deux parties distinctes les habitants de mon pays : les bons d'un côté, les mauvais de l'autre. Non ! Ils sont tous, en général, plutôt mauvais, sauf qu'il y a seulement de plus mauvais que les mauvais... Et le rare citoyen qui ne serait ni barbu ni « jurdi », ni excité ni goulu, ni dépravé ni corrompu, ni voleur ni hypocrite, ni chauffard ni tribal, ni fanfaron ni primitif, n'a qu'à se terrer chez lui jusqu'à ce que mort s'ensuive, de la façon la plus naturelle possible. Car il lui reste, pour accélérer l'arrivée du moment du grand voyage qui l'attend, le stress, le cancer, l'arrêt cardiaque, la suffocation, l'empoisonnement par aliments avariés... ou le suicide.
Notons qu'à la suite de pareils cas, se manifestera sournoisement cette coexistence faussement pacifique mille fois chantée, concrétisée par les présentations de condoléances dans les salons souterrains creusés sous les mosquées et les églises.
Une façon comme une autre d'établir le seul ordre social susceptible de dessiner la ligne à suivre pour un comportement civique sans lequel une nation n'existerait pas.
Il y a là de quoi réécrire une Constitution. Avis aux juristes.
Et maintenant, trêve de plaisanterie. Parce qu'il y a ce qu'on appelle les « générations montantes » envers lesquelles l'être humain a des devoirs et des obligations. Il y a également quelque chose d'impalpable et néanmoins de terriblement présent qu'on appelle l'esprit. Et l'esprit signifie intelligence, culture et progrès. Au risque de renier l'essence même de notre nature, il faudra bien y prêter une attention particulière. Il ne dépend d'aucun d'entre nous d'y passer outre. Et c'est pourquoi nous sommes tenus, tous et chacun, d'œuvrer à l'évolution des choses en faisant appel, non pas aux appétits charnels qui nous submergent, mais à la compréhension nécessaire du « dedans » des choses qui, seul, mène l'histoire de l'univers et lui donne un sens.
Voilà pourquoi est obligatoire l'espérance. Même s'il ne nous restait apparemment aucun espoir. Aussi devons-nous nous mettre mutuellement en demeure de nous responsabiliser ici et maintenant et de tenter encore et encore de redresser une situation sociale et politique qui dure depuis deux mille ans autour de nous.
La raison de ce malheur tenace réside en ceci : pour cause d'égoïsme, d'inculture et de médiocrité, l'enseignement religieux des masses aura été vicié en permanence par des prédicateurs qui n'y voyaient là qu'un moyen d'imposer leur pouvoir sur des multitudes crédules et elles-mêmes primitives.
Transformant les doctrines religieuses, censées rechercher, toutes, la voie du Dieu unique, en autant de sectes jalouses de leurs prérogatives et de leur supériorité supposée, ce comportement irréfléchi nous aura dévoyé l'entendement et poussé vers un obscurantisme qui se traduit de nos jours par le fanatisme et le terrorisme.
Certes, des pages merveilleuses ont été écrites et propagées à l'adresse des divers fidèles, depuis les temps les plus anciens de la révélation divine. Certes, toutes les confessions ont leur mystique et leur sagesse. Nous n'allons pas le nier. Mais l'exercice sur le terrain a continuellement souffert d'un manque de lucidité coupable. Aucune autorité religieuse ou administrative n'a jamais imposé à ses membres enseignants l'obligation de mettre en avant et en exclusivité la notion primordiale de bonté, d'amour du prochain et de paix, notion sans laquelle l'être humain ne serait qu'une variété animale parmi d'autres.
On me dira que l'enseignement chrétien, issu lui-même de l'Orient, pullule d'invocations en ce sens et que je risque l'aveuglement et le parti pris dans mon énoncé. Je dois reconnaître, il est vrai, que chez les chrétiens, le discours reste officiellement dans la ligne voulue. Mais les autorités ecclésiales locales qui les coiffent se risquent très souvent sur les pentes glissantes de meneurs d'hommes... et cela suffit pour réduire à néant toute velléité d'idéalisme et de concorde.
Quant aux tenants des autres confessions, l'explication ci-dessus y trouve de bien plus amples applications. Ne nous attardons pas, par décence, sur les instigations de chefs dont on ne sait plus s'ils sont religieux ou séculiers, sages ou diaboliques. Et les masses ne demandant, par instinct, que d'être ameutées, y puisent largement leur dose d'animosité pour ne pas dire de haine non justifiée et d'impulsions agressives.
Résultat ? Un peuple de part et d'autre bloqué, une société insatisfaite et divisée, une nation fantoche régie par la cupidité et la corruption.
Le mal oriental est là, pas ailleurs. Pour le juguler, le seul moyen reste, de toute évidence, l'éducation. Une éducation laïque et unifiée dans ses programmes, allant au-delà des cultes religieux et de leur discipline. Une éducation basée sur le civisme, l'éthique et l'humanisme.
Tant qu'un congrès national ne débouchera pas au Liban sur pareille procédure, ce sera indéfiniment grincements de dents et un sur-place perpétuel.
Autrement dit, le néant !


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