Le chef de l’État inspectant le buste du président Fouad Chéhab. Photo Dalati et Nohra
C'est un message fort, dense, critique et multidirectionnel que le président de la République Michel Sleiman a adressé samedi, dans le cadre d'une cérémonie de lever de voile sur des bustes de l'ensemble des présidents de la République du Liban depuis l'indépendance, au Sérail de Baabda. Dans un discours très chargé symboliquement, le chef de l'État a dressé un bilan de l'action présidentielle, insistant sur les leçons à tirer de 70 ans d'expérience et mettant en garde contre les différents dangers qui continuent de guetter le Liban, notamment le conflit identitaire, l'implication du Liban dans les conflits régionaux, les armes échappant au monopole de la violence légitime et le spectre du vide présidentiel.
Voici de larges extraits du discours du chef de l'État :
« Notre rencontre aujourd'hui ne vise pas à revisiter l'histoire qui habite les pierres de ce lieu, mais un renouvellement d'une idée et d'une cause qui s'appelle le Liban démocratique, pluraliste, souverain, libre et indépendant, en interrogeant les expériences des anciens présidents et en tirant les leçons des mandats et des crises passées.
Le risque identitaire
« La première leçon, c'est que le problème de l'identité qui a accompagné les années de fondation et qui a mené à des conflits entraînant des ingérences étrangères n'a été que le résultat de l'incapacité, sinon de l'échec de réaliser l'édification d'une nation libanaise et de déterminer la position du Liban dans les axes régionaux et internationaux. Ceux qui se sont ancrés dans l'entité libanaise pure et se sont attachés à imposer la libanité à l'autre, au partenaire, ont réveillé une arabité ardente transnationale. Les revendications de partenariat confessionnel et politique se sont emmêlées avec les exigences de la souveraineté nationale et ses éléments. Les insurrections et les crises internes se sont transformées en crises régionales et internationales, comme en 1949, en 1958 et 1969, puis à partir de 1975. C'est pourquoi le réveil des identités religieuses et sectaires, actuellement hégémoniques, au détriment de l'identité libanaise, de l'arabité et de l'État national constitue une recette pour des guerres civiles permanentes. L'illusion du dépassement des nations et des entités géographiques et de l'abolition des frontières en faveur d'un jihad universel, d'une victoire confessionnelle ou de l'implication dans un conflit étranger, afin de protéger une cause ou des armes, ne provoque pas seulement la chute de l'État, mais détruit la possibilité de former l'identité nationale rassembleuse et conduit à la fois à l'annihilation de l'État et de la patrie. La stabilité du Liban est fondée sur un pacte national et social libéral garantissant le partenariat politique et les intérêts communs et ouvrant la voie au développement de l'accord de Taëf, sinon à son immunisation dans le cadre de ses mécanismes, vers un État civil moderne.
La neutralité du Liban
« Le conflit identitaire, la lutte pour le pouvoir, la position régionale du Liban nous mènent à une deuxième leçon, confirmée par les expériences des mandats précédents, à savoir la neutralité positive du Liban vis-à-vis des axes ; pour être plus précis, sa neutralité vis-à-vis des conflits, qui s'est traduite par l'alignement du Liban sur les Arabes lorsque ces derniers s'entendent et sur la neutralité lorsqu'ils sont en conflit. Cela s'est incarné dans le pacte de 1943, qui a mis l'accent sur la nécessité d'éloigner le Liban de la logique des alliances. Lorsque les Libanais se laissent entraîner dans le jeu des axes, loin de la neutralité, l'entente et le pacte sont assassinés et les volcans se réveillent, comme en 1957, 1958, 1969, 1975, 1982 et 1983, ainsi que la longue série d'étapes difficiles, de 2004 jusqu'à présent. C'est pourquoi il ne faut pas, sous le prétexte d'aucune cause interne, ouvrir la porte aux ingérences de parties étrangères ou mettre en œuvre des projets extérieurs. La règle d'or reste d'adopter une politique étrangère reflétant les constantes consensuelles internes, évitant ainsi les soubresauts résultant du changement des rapports de force, ainsi que l'écart entre les dispositions constitutionnelles et les équilibres circonstanciels et changeants, et, partant, les visées cherchant à modifier l'équation à l'intérieur du système.
Les armes
« Une troisième leçon découle du rôle pionnier des présidents de la République face à l'hostilité israélienne, incarnée par les occupations, les agressions, les violations répétées, les réseaux d'espions et les assassinats, le dernier en date étant l'acte vindicatif haineux de mercredi dernier. Cette leçon est (...) le dualisme entre la souveraineté et le contrôle des armes sur un seul territoire, à l'ombre d'un seul État. Depuis que les frontières sont devenues perméables et que la logique de souveraineté a perdu de sa prestance, au lendemain des accords du Caire de 1969, sont entrées en jeu et se sont imbriquées les ingérences effectuées par les forces d'occupation, ainsi que les appels à y faire face. Les guerres se sont succédé, le prestige et l'efficacité des forces de sécurité légales ont régressé, ce qui n'a absolument rien ôté à l'ampleur de la fierté de ce qui a été réalisé comme libération par la résistance au printemps 2000. Le pire de ce qu'ont révélé les étapes précédentes est que tout arsenal militaire échappant à la décision exclusive et aux structures de l'État se transforme en instrument de lutte pour le pouvoir, d'hégémonie ou en force de réserve pour envenimer les conflits et les guerres civiles. Il s'agit d'un défi pour une partie ou un leadership d'y renoncer sans la volonté nationale. C'est pourquoi il convient d'approcher la question des armes par le biais du dialogue et de la logique de l'État, loin de la logique de l'accusation, des soupçons et des politiques de marginalisation, d'hégémonie ou d'élimination.
Les dangers du vide présidentiel
« Mais la plus saillante des leçons liées au parcours des présidents et de la République, c'est l'importance de l'attachement au principe de l'alternance périodique et pacifique au pouvoir (...), ce qui nous a différenciés durant des décennies d'autres pays dans cet Orient troublé. Cependant, notre attachement à élargir la base du pouvoir en renouvelant la classe politique par le biais de l'élection sur base d'une loi moderne garantissant une saine représentation n'a d'égal que notre attachement à appliquer la Constitution et les lois en vigueur, afin de garantir le fait de ne pas tomber dans les tentations de la prorogation ou le piège du vide au sein des institutions à tous les niveaux, et surtout à la première présidence, symbole de la nation unie et garde-fou de la politique étrangère, des institutions sécuritaires, judiciaires, militaires et administratives, la zone-tampon entre les différents groupes en conflit. C'est pourquoi, avec l'approche de la date de l'échéance présidentielle, j'appelle les leaders responsables et les députés à assumer leurs responsabilités et à ne pas travestir le devoir et le mandat qui leur a été confié par le peuple, en assurant le quorum pour la séance électorale et en évitant ainsi de tomber dans l'erreur, sinon dans le danger du vide présidentiel. Les deux expériences de 1988 et 2007 ont prouvé que le vide ouvre la voie au chaos sécuritaire, politique et constitutionnel. Ni le peuple, ni les instances économiques, ni les syndicats, ni les travailleurs ne sont capables d'accepter plus de crises politiques et plus de détérioration sécuritaire, économique et sociale. Le développement et l'adaptation avec les exigences de la modernité de l'intérieur des institutions sont meilleurs, plus sophistiqués et plus sains que le changement de l'extérieur de la légalité constitutionnelle et de la logique du dialogue et du consensus sur lesquels a été édifiée l'entité libanaise. Ce consensus ne doit pas être une voie vers le fromagisme et la répartition des recettes de l'État et des biens de la nation. La personnification des échéances et la confessionnalisation des institutions conduisent à une perte par ces dernières de leur légitimité nationale et rassembleuse, ainsi qu'à l'invasion par les forces de facto du cadre et des frontières de l'État.
Sur les qualités du président à venir
« Le discours sur l'entente et le consensualisme nous pousse à évoquer le débat en cours actuellement sur les qualités du président à venir que le peuple souhaite fort par la volonté nationale plurielle et par la force de la Constitution et par la force de sa propre sagesse, de son courage et de son intégrité. Les expériences historiques ont montré que la nation gouvernée par les équilibres délicats ne supporte pas les options radicales, au niveau des hommes, des idéologies et des institutions. Elles ont besoin de modération, de courage et de sagesse, à tous les niveaux du pouvoir et de la responsabilité. Indépendamment de la polémique en cours, tout président garant de la Constitution et de la nécessité de préserver l'indépendance du Liban, son unité, sa sûreté et son territoire a besoin, en plus de hausser le ton, la voix et le plafond de ses revendications, d'assurer les conditions requises du succès de sa vision politique, surtout en garantissant les outils de mise en œuvre nécessaires et en clarifiant les prérogatives dont dispose le président de la République, en harmonie avec un pouvoir exécutif homogène et actif, et un pouvoir législatif de contrôle et de régulation. C'est de ces principes que le président du Liban tire sa force, et non de sa communauté ou de son parti, de la rue ou d'alliances avec l'extérieur, ou encore du fait de concentrer son souci et ses efforts sur le succès d'une politique populiste dans son intérêt personnel.
« Les hommes ignorent qu'ils font l'histoire et ne l'apprennent que lorsque celle-ci devient de l'histoire. Cette histoire doit aussi savoir enregistrer ce que le gouvernant a réussi à éviter comme guerres et malheurs et non seulement les conflits qu'il a contribué à allumer. Nous devons tous savoir que nous sommes à la veille d'échéances historiques, dans les mois à venir, qui pavent la voie à la fondation de l'avenir. Ce qui ouvre une meurtrière d'espoir, c'est le pari sur le désir des citoyens à se neutraliser, et avec eux le Liban, des chutes vers la discorde sectaire et les guerres ; sur les signes avant-coureurs de règlements et de solutions politiques qui pointent dans la région ; et sur le fait que notre environnement arabe est actuellement dans une période de gestation qui pourrait, même si cela prend du temps, le transformer en ce qui ressemble au Liban pluraliste, démocratique, ouvert, garant de la diversité enrichissante à travers l'unité (...). »


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Félicitations M.le Président ,vos propos sont lucides et courageux .... Quand au jihad universel ...c'est comme la pince du même nom...! tout le monde comprendra vite (j'espère) , les limites d'un tel outils pour dépanner un moteur de Ferrari...!
15 h 47, le 09 décembre 2013