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Liban - Artisans De La Paix De Demain* - Parution

L’atout de la philosophie, selon Frédéric Lenoir

Après « Petit traité de vie intérieure », « L'âme du monde », « La guérison du monde », Frédéric Lenoir vient de publier son dernier livre, « Du bonheur, un voyage philosophique », dont il nous parle, en faisant les liens nécessaires avec la recherche de la paix.

« C’est par la connaissance que l’on peut rapprocher les gens », estime Frédéric Lenoir.

C.B.A. : Pour commencer, est-ce que les états de bonheur sont relatifs aux différents états de conscience des personnes ? Et en quoi le bonheur peut-il mener à la paix ?
Frédéric Lenoir : Effectivement, le bonheur est étroitement lié à l'état de conscience que l'on a. Si ce dernier est limité, on a tendance à trouver son bonheur dans des choses plus simples, plus quotidiennes, matérielles et immédiates. Alors qu'une conscience plus élevée implique des préoccupations de l'ordre de la justice, du politique, des grandes valeurs humaines, ce qui élève l'idéal de bonheur à un niveau qui dépasse le simple plaisir concret. Évidemment, cela devient plus complexe à ce stade, parce qu'il est « plus facile d'être un imbécile heureux » que de rechercher son bonheur dans des sphères plus subtiles. Mais, en même temps, la personne qui est sur ce chemin de l'engagement et des plaisirs plus élevés peut accéder à un bonheur plus profond, plus ample et plus durable. D'après Spinoza, le sage qui fait un travail sur lui-même atteint un degré de liberté qui le met dans une félicité différente et autrement plus globale et durable que la joie passionnelle.

Dans ce sens, le décalage entre ces états de conscience rend-il la paix plus difficile à construire ? Et est-ce que le prix à payer devrait nécessairement passer par le sacrifice des personnes ayant une plus large conscience, afin d'arriver à la paix ?
Le sacrifice n'est pas un passage obligé mais un choix délibéré. Tout le monde n'a pas à passer nécessairement par cette alternative. À chacun sa vie, sa mission qui complète celle des autres. Peu d'individus ont cet appel qui ira jusqu'au sacrifice, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne contribuent pas à développer les valeurs humaines qui les engagent. D'ailleurs, on ne sait jamais comment l'on pourrait se comporter dans des situations extrêmes ou si ce sacrifice va réellement mener à élever l'humanité ou pas. À mon petit niveau, j'essaie de contribuer à élever la conscience des gens à travers mes écrits très divers, afin qu'ils aient une porte plus amplement ouverte à la connaissance, car comme nous l'ont rappelé Bouddha et Socrate, l'ignorance est la cause de tous les maux. Essayer d'amener les gens vers la connaissance de soi, des autres et du monde et de s'ouvrir à une certaine spiritualité sans frontières.

Dans une période d'après-guerre, telle que celle vécue au Liban depuis un long moment déjà, et surtout dans un contexte aussi pluraliste, quels seraient les relais essentiels pour garantir la pérennité de la paix qui est continuellement menacée par des identités qui proclament des valeurs parfois contradictoires ? Plus encore, peut-on parler de paix dans certains environnements en manque de réelle démocratie et de respect des droits de l'homme ?
C'est par la connaissance, que l'on peut rapprocher les gens. C'est la méconnaissance et encore une fois l'ignorance qui éloigne les gens. Ceci commence sur les bancs du lycée où il est important de faire découvrir aux jeunes les valeurs universelles de toutes les religions qui peuvent se recouper dans des similarités étonnantes. Le fond des religions est le même partout, il vise des valeurs humaines universelles. Les personnes fanatiques, extrémistes qui prônent le conflit n'aboutissent qu'à des impasses et s'éloignent de l'essence de leur religion. On peut puiser les grandes valeurs humaines universelles – la justice, le respect d'autrui, le partage, la vérité, la beauté, la compassion, la liberté – dans chaque patrimoine culturel spécifique. Les discours manichéens et fondamentalistes qui figent l'autre dans un jugement préétabli doivent céder la place à une conscience éthique et politique plus élevée qui permet d'avoir un discernement et un esprit critique afin de pouvoir faire des choix justes, loin des manipulations politiques axées sur des intérêts limités. L'homme peut accroître sa liberté, notamment par la compréhension et la raison.

Si l'amour, base de la paix, est le ciment du monde, quels en seraient ses critères pour qu'il ne devienne pas abusif ? Y aurait-il une référence ultime, une figure catalysant cet amour constructif, positif ? Quelle serait cette expérience unificatrice du monde ?
L'amour se vit au quotidien dans « donner » et « recevoir », donc à travers cette double dimension oblative et égoïste, sans connotation péjorative du terme. L'équilibre à trouver entre ces deux parts est accessible par une certaine lucidité et une connaissance de soi. Spinoza dit : « Notre bonheur et notre malheur dépendent uniquement de la nature de l'objet que nous aimons. » Donc, à un niveau basique, il ne faudrait pas aimer n'importe qui, mais choisir exactement, par la raison, ce qui nous convient. Or ce qui nous est utile et nous rend heureux est également utile au bonheur de tous et à la qualité du vivre ensemble. Pour ceux qui veulent aller plus loin, l'amour peut être vécu comme don de soi, gratuité totale. Mais, encore là, tout le monde n'est pas nécessairement capable d'aimer totalement de cet amour oblatif. Montaigne disait : « J'admire Socrate et le Christ, mais je serai incapable de les suivre. » Toutefois, je crois que pour aider les autres, il faut d'abord être heureux soi-même. Le bonheur est contagieux.

Le monde, tel qu'il se présente actuellement, perd-il son âme ou bien serait-il à la recherche d'une nouvelle « âme de paix », émergeant de ce chaos, dans une recherche plus spirituelle ?
Aujourd'hui le risque est de manquer de profondeur et de spiritualité, ce qui mène à une perte de sens et à une vie superficielle et matérialiste. L'équilibre à trouver débuterait par un travail sur soi, afin de retrouver une certaine profondeur pour grandir et reprendre contact avec une source qu'on aurait perdue, sans toutefois retomber dans la dogmatique et la morale religieuse toute extérieure. « La connaissance de soi est le bien le plus précieux pour la vie commune, car elle permet à l'individu de ne plus vivre sous l'emprise aveugle de ses passions, sources de toutes violences... Il va de soi que si tous les individus vivaient sous l'emprise de la raison et parvenaient à une totale connaissance d'eux-mêmes, ils seraient si parfaitement responsables qu'il n'y aurait plus besoin d'une quelconque loi extérieure pour faire régner l'ordre dans la cité. »

*F. Lenoir, dans Du bonheur, un voyage philosophique. (Voir L'Orient-Le Jour du 19 novembre et du 18 octobre).

C.B.A. : Pour commencer, est-ce que les états de bonheur sont relatifs aux différents états de conscience des personnes ? Et en quoi le bonheur peut-il mener à la paix ?Frédéric Lenoir : Effectivement, le bonheur est étroitement lié à l'état de conscience que l'on a. Si ce dernier est limité, on a tendance à trouver son bonheur dans des choses plus simples, plus quotidiennes, matérielles et immédiates. Alors qu'une conscience plus élevée implique des préoccupations de l'ordre de la justice, du politique, des grandes valeurs humaines, ce qui élève l'idéal de bonheur à un niveau qui dépasse le simple plaisir concret. Évidemment, cela devient plus complexe à ce stade, parce qu'il est « plus facile d'être un imbécile heureux » que de rechercher son bonheur dans des sphères plus subtiles. Mais, en même temps,...
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