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Nos lecteurs ont la parole - Louis Ingea

Ce 22 novembre...

Ils faisaient semblant de se féliciter les uns les autres. Comme s'ils se regardaient mutuellement à travers une glace géante.
Cela m'a remis en mémoire le temps où nous étions enfants et où parfois, les jours de congé et de temps pluvieux, nos parents nous consignaient à la maison en nous recommandant les jeux de société, en compagnie de nos cousins.
Nous avions eu alors l'idée, je m'en souviens, de jouer « aux mondanités ». Une sorte de mise en scène amusante dans laquelle certains d'entre nous campaient un rôle d'hôtes tandis que le reste du clan se regroupait en visiteurs venus présenter leurs hommages à l'occasion d'un événement imaginaire. Aussi était-ce un prétexte pour dévaliser le buffet de la salle à manger et nous distribuer impunément bonbons et sucreries...
Il y avait vraiment de quoi rire. Et nous nous laissions aller à ces jeux innocents, feignant d'oublier l'angoisse des lendemains d'école et les devoirs non terminés traînant dans nos pupitres.
Ces réminiscences jaunies, empreintes de mélancolie, m'ont envahi l'esprit et pris à la gorge en ce matin du 22 novembre alors que, confiné chez moi comme la plupart de mes concitoyens, j'assistais distraitement, par petit écran interposé, au défilé habituel des troupes, le jour anniversaire de l'indépendance du pays.
De grands enfants jouant aux grandes personnes... L'analogie avec mes souvenirs d'enfance était criante. Sauf que les enfants, ça pousse, ça se développe, ça évolue et ça finit plutôt par réussir, un jour, dans la vie. Alors que le film qui se déroulait sous mes yeux ne faisait que confirmer le constat de résignation de tout un peuple. Un constat douloureusement incarné dans les sourires fatigués d'une poignée de nos responsables. Debout, alignés comme les pions d'un jeu et se penchant en avant, l'air peu convaincu, devant des militaires alourdis de leur fusil et défilant, justement, au pas de l'oie. Pour les saluer, une paume de main ouverte, tantôt appuyée contre le front, tantôt plaquée sur l'estomac, venait attester, si besoin était, l'appréciation de dirigeants qui ne dirigent plus que les pas chancelants de notre destinée nationale.
On eut, à tout le moins, la pudeur de ne pas distribuer des friandises ni d'agiter des drapeaux. Les bras manquaient pour ce faire parmi les rangées d'un public épars et quasi absent, tout au long du parcours. Désintérêt, crainte d'un attentat expliquent et justifient la morosité d'une telle matinée.
Peu consolante et éminemment triste, en effet, cette volonté affichée de persister dans le faux-semblant. Crâner gratuitement ne résout pas les problèmes. Les bienséances ne portent plus lorsque le laisser-aller et le laisser-faire ont ouvert la voie à tous les possibles. Des possibles chargés d'aventures et de malheurs à l'échelle d'une nation. Tant il est vrai que, de toutes parts, continuent à fuser les menaces et les défis réciproquement jetés par des irresponsables qui se prennent pour des meneurs d'hommes...
Et personne, en face, pour s'y opposer ! Le moyen de stopper les inepties et le jeu dangereux de l'anéantissement d'une patrie ?
Dans pareille atmosphère d'impuissance générale, protester semble vain. Se soumettre est désastreux. Réagir engendre le chaos. Alors quoi ?
Alors rien ! Subir, se taire et moisir. Ou encore mourir de froid, de faim et de désespoir comme dans les abris à découvert où s'entassent par dizaines de milliers les réfugiés venus du pays voisin.
Réfugiés ? Tiens ! Une vilaine idée me traverse l'esprit. Des réfugiés, ça peut se révolter. Et lorsque la multitude aura atteint ou dépassé le nombre des habitants de ce pays, que peut-on imaginer d'autre sinon une lame de fond qui viendra submerger, par une nuit sans lune, nos résidences douillettes et notre faux confort ?
Elle renversera aussi bien nos acquis, nos certitudes et nos illusions têtues. Et renversera sans doute l'édifice vermoulu de nos institutions, ce qui, entre parenthèses, ne serait pas une mauvaise affaire.
Le monde ne cessera pas, pour autant, de tourner, certes. Mais les têtes de linotte des Libanais que nous sommes s'envoleront en l'air une fois pour toutes, pour céder la place à ce genre de phénomène que l'histoire a déjà illustré : « L'après-Louis XVI en France, l'après-Farouk en Égypte, l'après-Saddam en Irak, l'après-Chah en Iran »... La litanie reste ouverte. Les perspectives aussi.
Que le lecteur ne m'accable pas. Je n'ai rien inventé. Je constate et j'en pleure. Puissent les Libanais encore lucides imaginer une issue quelconque, si Dieu leur ouvrait les yeux ou s'avisait de les éclairer.
P.-S. Il me plaît d'ajouter, en toute justice, qu'au vu de ce tableau apocalyptique de crucifixion, le premier crucifié est bel et bien le président de notre République, Michel Sleiman, à qui j'adresse ici mon profond respect, ainsi qu'à l'ensemble de la majorité silencieuse et souffrante.

 

Ils faisaient semblant de se féliciter les uns les autres. Comme s'ils se regardaient mutuellement à travers une glace géante.Cela m'a remis en mémoire le temps où nous étions enfants et où parfois, les jours de congé et de temps pluvieux, nos parents nous consignaient à la maison en nous recommandant les jeux de société, en compagnie de nos cousins.Nous avions eu alors l'idée, je m'en souviens, de jouer « aux mondanités ». Une sorte de mise en scène amusante dans laquelle certains d'entre nous campaient un rôle d'hôtes tandis que le reste du clan se regroupait en visiteurs venus présenter leurs hommages à l'occasion d'un événement imaginaire. Aussi était-ce un prétexte pour dévaliser le buffet de la salle à manger et nous distribuer impunément bonbons et sucreries...Il y avait vraiment de quoi rire. Et nous...
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