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Nos lecteurs ont la parole - Racha Mounaged*

Quand le ciel menace de s’effondrer

Ils s'attaquent aux immeubles, perforant de leurs corps les façades au hasard des religions et des inspirations du moment. Des immeubles rectangulaires dans une ville cubique, seuls quelques édifices en béton maintiennent encore un ciel qui menace de s'effondrer. Peut-être que les habitants rêvent d'un tel effondrement à présent que la mer a disparu et que la verdure n'est plus qu'un lointain souvenir. Quelques chats errants évoquent encore la vie dans cette capitale tentaculaire.
Les passants ne lèvent plus les yeux, ils scrutent le sol, la tête chargée d'images tout juste sorties de leurs écrans télévisés. Le ciel paraît inaccessible, une idée vague et lointaine, car les divinités ont déserté les lieux, laissant quelques leaders politiques faire des démonstrations très cartésiennes pour soutenir tel ou tel courant.


Il reste un élément plus prosaïque, qui se présente en filigrane, quelque chose qui retiendrait encore les habitants, quelque chose qui a trait à leur culture, à leur nature. La mer, les mouettes, le retour du mois d'avril, des senteurs de jasmin, la montagne qui refleurit, les plats à la sauce tomate... Les fleurs d'amandiers, leur délicatesse et leur douceur... Dans ce monde de plus en plus hostile, de plus en plus guerrier, il nous est désormais impossible de retourner aux choses simples ; il est presque ridicule d'évoquer la poésie méditerranéenne, la douceur de nos hivers et la beauté originelle incontestable de notre pays.


Si le centre du monde s'est déplacé au profit des pays nordiques, si le bassin méditerranéen a perdu de sa puissance, il nous reste quand même des éléments culturels que pourraient nous envier les populations du monde entier. Les urbanistes ne s'étaient pas trompés en tirant le signal d'alarme au sortir de la guerre civile : pour nous prévenir contre la destruction sauvage de notre patrimoine culturel et nous prévenir contre la décadence qui ne pouvait qu'en découler.


Nous avons laissé de côté Kadmous et la princesse de Tyr, nous avons détruit la dernière maison ottomane, construit un mur d'immeubles ininterrompu le long de notre façade maritime, pour mieux emprisonner les citoyens. Des émanations fétides ont remplacé l'air frais de la mer.


Alors ne soyons pas étonnés que des gens désorientés se précipitent contre des murs – peu importe lesquels – pour effectuer des gestes de désespoir et de rage. Il y a de quoi devenir fou dans cette proximité malsaine, dans cette ville devenue insalubre pour le commun des mortels. Et nous poursuivons la destruction systématique des éléments culturels, sans égard pour notre passé, pour les traditions, pour les mythes fondateurs de notre culture, sans égard pour l'essence même de ce qui nous constitue, le regard tourné vers des populations occidentales qui n'ont rien à nous envier en termes de climat et de culture. Ne nous trompons pas : la destruction ne vient pas vraiment de l'extérieur, nous vivons une sorte d'implosion, une rupture intérieure ; ce qui nous arrive est un dérèglement profond de notre système nerveux qui fait que l'organisme ne fonctionne plus. Il faudrait soigner cette mémoire malade, en reprenant contact avec ce que nous avons de beau. L'œil n'est plus habitué à contempler le paysage, notre âme ne reconnaît plus les valeurs saines et vraies, le vivre ensemble.


Il y a deux générations, nos aïeux effectuaient une migration de leurs villages vers les villes, espérant y trouver un monde meilleur, une certaine modernité. Auraient-ils effectué ce mouvement s'ils avaient pu visualiser quelle vie allait mener leur descendance à la ville ?


Plus qu'une décadence politique, nous vivons une décadence culturelle. Or la culture est le ciment de ce petit pays. Tout nous divise, et pourtant nous nous retrouvons gaiement autour d'une table garnie de tabboulé, de viande crue et d'arak, nous écoutons avec émotion nos poètes et nos chanteurs nous dire des mots d'amour dans notre langue natale.


Dans cette ville sans âme, les habitants essaient de mettre en scène leur mort par des moyens spectaculaires, mais ne nous y trompons pas. Quelque chose en nous s'est figé depuis bien longtemps. Pour cette raison, nous marchons comme des morts-vivants dans une ville où plus rien n'évoque notre culture. Il est compréhensible que certains finissent par se tuer. Essayez de mettre en cage un oiseau sauvage : soudain emprisonné, l'oiseau préfère se donner la mort en tapant contre les murs de sa prison plutôt que de vivre enfermé. Nos maisons ne sont plus des maisons, nos villes ne sont plus des villes, nos villages n'ont plus rien d'un village, et notre pays est en train de devenir une immense cage en béton.

 

*Ingénieur en biotechnologies de nationalité libanaise, vivant en Belgique.

Ils s'attaquent aux immeubles, perforant de leurs corps les façades au hasard des religions et des inspirations du moment. Des immeubles rectangulaires dans une ville cubique, seuls quelques édifices en béton maintiennent encore un ciel qui menace de s'effondrer. Peut-être que les habitants rêvent d'un tel effondrement à présent que la mer a disparu et que la verdure n'est plus qu'un lointain souvenir. Quelques chats errants évoquent encore la vie dans cette capitale tentaculaire.Les passants ne lèvent plus les yeux, ils scrutent le sol, la tête chargée d'images tout juste sorties de leurs écrans télévisés. Le ciel paraît inaccessible, une idée vague et lointaine, car les divinités ont déserté les lieux, laissant quelques leaders politiques faire des démonstrations très cartésiennes pour soutenir tel ou tel...
commentaires (1)

Pour dire les choses plus simplement,notre pays est en train de devenir moche...mais bon,ce sont des Libanais qui construisent,non? Conclusion,nous sommes en train de devenir moches,aussi!

GEDEON Christian

10 h 56, le 26 novembre 2013

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Commentaires (1)

  • Pour dire les choses plus simplement,notre pays est en train de devenir moche...mais bon,ce sont des Libanais qui construisent,non? Conclusion,nous sommes en train de devenir moches,aussi!

    GEDEON Christian

    10 h 56, le 26 novembre 2013

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