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Le viol, arme « psychique » de destruction massive...

Peut-on se reconstruire après un viol ?

OLJ
25/11/2013

Un viol est en quelque sorte une « arme de destruction massive », une violence entraînant une « mort psychique », des traumatismes qui se traduisent par un repli, une dépression, une agressivité dans les relations, un retard scolaire ou professionnel, une culpabilité, une sensation de souillure. Vécues dans un parfait silence, ces souffrances créent dans notre société une délinquance ravageuse qui mine des générations entières.
Le professeur Antoine Boustani, psychiatre et président de l'ordre des médecins, fait le point sur les troubles traumatiques qui s'installent fréquemment après un viol, des mois, des années, voire toute une vie. « Ces troubles auront un impact grave sur la santé des victimes, sur leur vie affective, familiale, sexuelle, professionnelle, et nécessitent incontestablement une bonne prise en charge psychothérapique, explique-t-il. Les victimes gardent le plus souvent une mémoire traumatique qui leur fait revivre le viol et qui "explose" aussitôt qu'un lieu, un lien, une situation rappellent la violence de la scène ou font craindre qu'elle ne se reproduise. Elle submerge alors tout l'espace psychique de façon incontrôlable, et sera souvent responsable non seulement de sentiments de peur, de rejet, de détresse mais également de sentiments de honte, de culpabilité, de perte d'estime de soi. Les victimes revivent contre leur gré les pires moments de désespoir, une torture sans fin qui peut les pousser parfois même au suicide », relève le professeur Boustani, avant de poursuivre : « Vivre un viol est une souffrance, un drame et une destruction car il n'y a pas plus dévalorisant que d'être non respecté et assailli dans son intimité. C'est un déséquilibre, une déstabilisation de sa propre identité, surtout si cet acte immonde a été pratiqué à un jeune âge (inceste, pédophilie). Alcoolisme, toxicomanie, prostitution peuvent être les conséquences fâcheuses de cette triste pratique », souligne le président de l'ordre des médecins.
À la question de savoir si une personne violée peut avoir une sexualité normale, le professeur Boustani met l'accent sur le fait « qu'il n'existe pas de tableau réactionnel bien défini ». « Mais le plus souvent, explique-t-il, la victime subit un stress post-traumatique si vif qu'elle risque de revivre en imagination, en flash-back, la violence de la scène à chaque contact sexuel, ou même lors d'une simple discussion d'ordre sexuel. La sexualité devient ainsi synonyme d'acte brutal et agressif, rendant difficile toute ouverture à l'autre », note-t-il.

La résilience : le rebondissement après les épreuves
« Toutefois, face aux traumatismes, certains personnes s'en tirent mieux que d'autres, poursuit le professeur Boustani. Elles vivent normalement, travaillent mieux que d'ordinaire, se dépassent, se surpassent alors que les épreuves par lesquelles elles sont passées auraient dû logiquement les terrasser. Par quel miracle ? Cette énigme s'appelle la résilience », souligne-t-il. Et d'expliquer : « D'ordre structurel, pour ne pas dire génétique, ce phénomène est inné. Certains individus naissent résilients et refusent le rôle de victime passive. Ces blessés de l'âme transforment ainsi leur souffrance en une rage de vivre, se défendent et se construisent. Un autre facteur non moins négligeable, le modèle éducationnel, joue un rôle tout aussi important dans le déclenchement des mécanismes de défense. Durant les dix premières années de la vie, une identification parentale bien appropriée, associée à un bon dosage d'affection et d'autorité, ne peuvent qu'affirmer la personnalité des victimes et les renforcer dans leur combat. »

Le poids du silence
Pourquoi une victime a-t-elle du mal à parler de ce qu'elle a subi ? « Pour la femme meurtrie, le temps s'est arrêté. C'est souvent l'apparition de symptômes comme la dépression ou les troubles sexuels qui l'incitera à laisser enfin sa souffrance refaire surface et accepter d'en parler, signale le professeur Boustani. Mais prendre conscience de cet abus peut être un choc terrible. Décrire les actes de sadisme et d'humiliation réactive le traumatisme. La victime éprouve une extrême répugnance à admettre que son corps et son âme ont été ravagés. De plus, elle est souvent sommée de se taire : soit parce qu'elle est confrontée à des menaces de la part de son agresseur ou à la pression de son entourage soucieux d'éviter le scandale, soit parce qu'elle est » engloutie « par la honte et la culpabilité qui l'empêchent de parler et qu'elle sait qu'elle ne sera pas entendue quand elle arrivera enfin à parler », déplore le psychiatre.
La dénonciation d'un viol est généralement mal acceptée par notre société. Tant qu'une personne sexuellement abusée ne dénonce pas le coupable, elle jouit du statut de victime. Mais le jour où elle décide d'en référer à la justice, elle risque d'être considérée comme coupable. Pis encore, elle doit être en mesure de prouver le viol commis à son égard. « Que faisais-tu avec cet homme ? Comment étais-tu habillée ? Étais-tu vierge ou pas ? » Questionnaire embarrassant qui la « déshabille » une fois de plus, la blesse dans sa dignité et l'humilie dans son intimité. Sans compter que l'agresseur peut prétendre avoir payé sa « proie » pour obtenir ses « services sexuels ». De victime elle peut devenir coupable, se retrouver sur le banc des accusés et purger une peine de prison pour relation hors mariage, au cas où elle serait mariée, voire de prostitution. Une majorité de femmes choisit ainsi de se taire et de demeurer des « martyres » ad vitam. Ce déni, cette absence de reconnaissance et cette mise en cause des victimes favorisent l'impunité des agresseurs et les encouragent à la récidive.

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